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Full text of "Une expédition avec le Négous Ménélik; vingt mois en Abyssinie"

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VANDERHEYM 



;XPÉDITION 



AVE G 



LE NÉGOUS MENELIK 



UNE EXPÉDITION 



X ^ 



LE NEGOUS MENELIK 




l'empereur, l'impératrice et sa suite. 



J.-O. VANDERHEYM 
UNE EXPÉDITION 

AVEC 

LE NÉ'GOUS MÉNÉLIK 

VINGT MOIS EN ABYSSINIE 

OUVRAGE CONTENANT 
SOIXANTE- HUIT ILLUSTRATIONS 

D'après les photographies de l'Auteur. 




PARIS 

LIBRAIRIE HACHETTE ET O 

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 70 

1896 



n 




A MA MERE, 

J.-G. Vanderheïm. 



Cher Monsieur, 

Votre livre arrive à son heure et au moment 
où, on peut le dire sans exagération, le monde 
entier a les yeux tournés sur ce coin de terre que 
Ménélik emplit de ses hauts faits. Vous avez eu 
l'étrange bonne fortune, que pour un peu vous 
auriez payée cher, de voir de près, d'étudier ce 
personnage quasi légendaire, entouré d'une sorte 
d'auréole rouge, et vous en avez tracé un portrait 
que l'histoire devra consulter. Ce qui me plaît 
dans votre témoignage, c'est sa précision. Votre 
plume a la netteté, le relief, la sincérité des in- 
stantanés qu'a pu prendre votre détective photo- 
graphique. Le Négous est là vivant, agissant, 
attirant — et terrible. 

Je lisais, il y a quelques jours, un article du 
Correspondant où Ménélik est présenté sous un 
aspect plus brillant, et je me figurais ce héros — 
car c'est un héros — sous des traits plus sympa- 
tliiques. Il y a du prophète en lui, du mystique 



il PRÉFACE. 

et aussi de l'homme moderne. Il croit à l'inter- 
vention de Dieu dans ses batailles et (vous l'avez 
dit) aux vertus de Viodo forme après la tuerie. 
Vous le montrez surveillant des expériences de 
dynamite, et ïon nous apprend qu'il vient de com- 
mander, à son effigie, des timbres-poste tout 
comme un ministre des télégraphes de notre Ré- 
publique. Il est chrétien, il déplore le sang que les 
Italiens, dit-il, le contraignent à verser, et dans 
cette expédition contre les Oualamos, à laquelle 
vous avez assisté, il semble prendre plaisir à loger 
les balles de son winchester dans de l'humaine 
chair noire. 

Vous pouvez, cher Monsieur, vous vanter 

d'avoir vu là d'horribles et stupéfiants spectacles. 

Il me semble, en vous lisant, entendre les soldats 

du roi d'Ethiopie hurler leur sinistre chant de 

guerre : 

Chantez, vautours! 
Vous aurez en pâture 
De la chair d'homme ! 

Quand je pense que les bataillons du malheu- 
reux Baratieri ont entendu cet hymne du mas- 
sacre^ je songe à tous ces deuils des mères italien- 
nes dont les lances abyssines ont ué, dont les 



PREFACE. m 

armes recourbées ont tailladé les fils. L'Afrique 
noire aura bu bien du sang européen avant qic elle 
noies ait livré son secret. Je sais que tout pas en 
avant s'achète par de tels sacrifices et que le 
progrès est une plante qui plonge ses racines dans 
un lugubre humus nourri de cadavres. Ne pour- 
rait-on rêver des conquêtes sans égorgements? 

L'Italie, héroïquement, donne ses enfants pour 
une idée. La France a donné de même les siens. 
Nous avons tous ressenti une impression de pitié 
lorsque nous avons appris le désastre que les 
soldats de race latine avaient subi. Nous nous 
rappelions pourtant qu'à l'heure de nos défaites 
ce Ménélik, dont vous avez été l'hôte, apprenant 
qu'on exigeait de nous une rançon de guerre, 
offrait, par un mouvement généreux et d'une 
naïveté touchante, une partie de son trésor pour 
payer cette dette, pour « racheter », comme il di- 
sait, la France. 

Cet hommç n'a rien de vulgaire. Il se dresse au 
milieu de nos débilités d'intellectuels ou de nos 
subtilités de politiciens, comme une incarnation 
brutale et pourtant imposante du patriotisme et 
de la résistance à l'étranger. Il y a du Théodoros 



IV PREFACE. 

en lui. avec plus de grandeur dame. Il ri a pas 
la poésie hautaine à la fois et mélancolique d'un 
Abil-cl-Kadcr. mais il en a X énergie et, dans V at- 
taque et la (((clique, le génie. Il ne fait fias bon 
le voir apparu lire dans la fumée rouge du 
combat, et il semble alors une sorte dedémonnoir, 
mais c'est le démon de la patrie. Il défend aux 
mortels venus de loin d'approcher des tombeaux 
de ses pères. 

Et ceux-là sont braves et marchent au devoir, 
sous le drapeau aux trois couleurs qui flotta tout 
près de notre tricolore ; ils ont quitté leurs fermes 
lombardes, leurs vignes napolitaines, leurs la- 
gunes vénitiennes, leurs villages aux toits 
rouges, leur terre natale, pleine de soleil et de 
c h a usons, et ils se heurtent aux vainqueurs des 
Oualamos, aux remington et aux zagaies du 
Négous. Je crois bien que personne mieux que 
vous ri aura fait comprendre la gravité de la si- 
tuation et les efforts de la vaillante armée ita- 
lienne. Ce sont de terribles adversaires que les 
Choans et vous avez vu à l'œuvre et au carnage 
tes vainqueurs du combat d'Adoua. 

En tout autre moment, la lecture de vos souve- 
nirs de voyage eût offert un intérêt profond à 



PREFACE. V 

ceux qui, du fond de leur fauteuil, prennent 
plaisir à se rendre compte de la vaste vie univer- 
selle. Mais, aujourd'hui, comme à la lueur de ces 
combats, le récit de votre expédition acquiert un 
caractère tout à fait captivant. Je ne doute pas 
du succès que va obtenir votre déposition si im- 
portante dans ce grand procès engagé entre les 
Européens et les Abyssins et qui se plaide à coups 
de canon. Parisien de Paris, vous apportez sur 
f Abyssinie des détails très nouveaux, et votre livre, 
plus actuel que le remarquable ouvrage de 
M. d 'Abbadie,sera certainement un de ceux qu'en 
Italie et en France et peut-être, là-bàs, à Addis- 
Ababa — où le Négous se fait apporter les cou- 
pures de journaux et les articles des reporters, — - 
on lira avec le plus d'empressement. 

Je suis heureux d'avoir, le premier, jeté les 
yeux sur ces pages, très sincères, et je vous re- 
mercie cordialement du plaisir, ou plutôt de 
l'émotion, que je vous dois et que le public va 
partager. 

Cordialement à vous, 

Jules CLARETIE, 

de l Académie française. 
10 mars 1896. 



UNE EXPÉDITION 

AVEC 

LE NÉGOUS MÉNÉLIK 

(VINGT MOIS EN ABYSSINIE) 



CHAPITRE I 

De Paris à Obok. — Obok. — Djibouti. — De Djibouti au 
Harrar. — Le Haïrai-. — Du Harrar à Addis-Ababa (Choa). 
— Notre factorerie à Addis-Ababa. 



I 

IL est une loi commune : tout voyageur, qu'il 
coure un monde connu ou inconnu, qu'il traverse 
des contrées battues ou inexplorées, éprouve, au 
retour, le besoin irrésistible d'écrire ses impres- 
sions. 

Il a la prétention que les choses ont été vues par 
lui sous un aspect nouveau. 

Il désire faire partager à ses amis les émotions 
ressenties et faire revivre pour eux les scènes de sa 
vie d'aventures. 

De là à transformer par la pensée ses amis en 
lecteurs, et à vouloir publier ses notes, il n'y a 
qu'un pas. 

1 



2 UNE EXPEDITION AVEC MÉNÉLIK. 

Je l'ai franchi et me présente aujourd'hui à ceux 
qui voudront bien me lire, par amitié ou par in- 
térêt du sujet, comme un voyageur atteint de la 
manie commune à chacun, qu'il revienne d'Asnières 
ou du centre de l'Afrique. 

Le 12 novembre 1893, je quittais Marseille à 
bord de YAva, courrier de Madagascar des Messa- 
geries maritimes. 

M. Jules Rueff, président du Conseil d'admi- 
nistration de la Compagnie commerciale Franco- 
Africaine, m'envoyait en Abyssinie comme agent de 
cette compagnie, qui possédait un comptoir à Dji- 
bouti, un autre au Harrar, un troisième, enfin, à 
Addis-Ababa, dans le Choa. 

Je devais visiter ces trois agences. 

Le peu d'affaires qui se sont traitées pendant 
mon séjour à Obok, Djibouti, au Harrar et au 
Choa m'a permis de prendre bon nombre de notes 
et de photographies. 

De plus, j'ai accompagné le Négous Ménélik dans 
une de ses expéditions, et pendant les deux mois que 
j'ai vécu avec lui j'ai été témoin de faits qui, ra- 
contés sans parti pris, jetteront peut-être quelque 
lumière sur l'empereur d'Ethiopie et feront un peu 
connaître ces contrées dont il est tant parlé en ce 
moment. 



DE PARIS A OBOK. 3 

Je fis une très agréable traversée, ayant trouvé 
à bord les RR. PP. Cyprien et Théodore, de la 
mission catholique d'Obok. C'est avec le R. P. 
Cyprien que je fis le voyage de Djibouti au Harrar. 
C'est un homme de haute stature. Son regard reflète 
la bonté et la franchise. Son nez d'aigle surmonte 
une bouche souriante, encadrée d'une moustache et 
d'une longue barbe grisonnante, qui descend sur la 
poitrine et se délache sur le blanc de sa robe de fla- 
nelle. Sa parole est intéressante; il a beaucoup vu, 
beaucoup retenu, et emploie des mois justes pour 
évoquer les souvenirs des vingt années passées à 
l'île Maurice. Il paraît chasseur passionné et sait 
quelque peu réparer une arme ou une machine. Il 
emportait avec lui tout un attirail de forgeron et de 
mécanicien. 

Le P. Théodore est petit et âgé de vingt ans à 
peine; il parle, avec un fort accent du Midi, en 
termes exubérants. Il espérait que nous ferions route 
ensemble jusqu'au Harrar : « Nous tuerons des 
pannthères, me disait-il, des \iongnes et des élé- 
phan^nes. » Photographe comme moi, nous disser- 
tions des heures entières sur tel ou tel procédé de 
développement. 

Je trouvai également à bord M. Davault, agent 
des Messageries maritimes, qui rentrait après un 



4 UNE EXPEDITION AVEC MENELIK. 

congé; il me fit une description d'Obok et de ses 
habitants, fonctionnaires et civils, qui ne me donna 
pas envie d'arriver plus vite dans cette terre pro- 
mise. 

A Port-Saïd, nous prîmes quelques passagers, 
dont M. Eysseric, géographe distingué, avec lequel 
je suis resté en correspondance, et M. Greffulhe, 
négociant et agent des Messageries maritimes à 
Zanzibar. 

Nous bavardions souvent de longues heures ou 
jouions au whist. 

Des soldais d'infanterie de marine, voguant vers 
l'île de la Réunion, chantaient, à l'avant, des scies 
de régiment ou jouaient au loto, renouvelant, à la 
sortie de chaque numéro, les légendaires à-peu- 
près. 

Quelques Anglais et Allemands, qui devaient 
prendre à Aden un bateau pour les Indes ou la 
Chine, complétaient notre société. 

Un colonel anglais de l'armée des Indes, flanqué 
de ses deux charmantes filles, ne quittait pas son 
appareil photographique, prenant, à tous moments, 
des instantanés. 

Devisant gaiement avec ces passagers, nous ar- 
rivâmes assez rapidement à Obok, le 23 novembre, 
au petit jour. De nombreux boutres arabes accostent 



DE PARIS A OBOK. 5 

aussitôt ÏAva, et les petits Somalis, si souvent 
décrits, se plongent dans la mer pour attraper des 
sous que leur jettent les passagers, aux cris répétés 
de : « Oh ! oh ! à la mer ! à la mer ! » et de ce bak- 
chich », le seul mot compris par toutes les peu- 
plades orientales. 

Obok, vu de la rade, n'a rien de très engageant, 
et la descente à terre tente peu les passagers de la 
ligne de Madagascar, dont les paquebots s'arrêtent 
trois heures, deux fois par mois, à l'aller et au 
retour, pour y faire leur charbon. Quelques maisons 
arabes, d'une blancheur éclatante, le village indi- 
gène, le pénitencier et la factorerie Mesnier se dé- 
tachent sur un fond de sable jaune à l'aspect sec et 
aride, et sur un ciel bleu d'Orient. 



II 

Obok a été acheté par la France, en 1862, aux 
chefs indigènes du pays, afin de servir de dépôt de 
charbon sur la route de Cochinchine. 

A cette époque, ce n'était qu'une plage inhabitée, 
mais on avait compris le parti que l'on pouvait 
tirer de sa rade, reconnue excellente pour le mouil- 
lage. 

On acquit en sus, et le tout pour 10 000 thalaris. 



6 UNE EXPÉDITION AVEC MENELIK. 

représentant à cette époque environ 55 000 francs 
de notre monnaie, une bande littorale longeant le 
détroit de Bab-el-Mandeb depuis le ras (cap) Zan- 
tour, contournant le golfe de Tadjoura pour finir au 
ras Djibouti et présentant une étendue de 25 lieues 
carrées. 

Ce n'est que vers 1882 que Ton s'occupa de cette 
nouvelle colonie. Quelques maisons commerciales 
s'y portèrent pour pénétrer en Abyssinie, mais du- 
rent abandonner ce port, la route vers l'intérieur 
étant impraticable. Les négociants s'établirent à 
Djibouti, port situé de l'autre côté du golfe de Ta- 
djoura, et véritable point de départ de la route vers 
le Harrar. 

Le gouvernement français suivit le mouvement. 
Le transport de la colonie d'Obok à Djibouti est 
définitif depuis novembre 1895. On pense même 
que, d'ici à peu, l'ancien dépôt de charbon sera 
complètement abandonné. 

Voici, à titre de document, la composition euro- 
péenne de la colonie d'Obok et de Djibouti, lors de 
mon passage : 

Le gouverneur; 1 administrateur de l re classe; 
2 administrateurs de 2 e classe ; 1 trésorier ; 1 mé- 
decin colonial; 2 infirmiers; 1 capitaine de port; 
1 adjudant d'infanterie de marine (représentant le 



OBOK. 7 

gouverneur à Djibouti); 1 agent des postes; 1 mé- 
canicien (pour la machine à glace) ; 1 garde d'ar- 
tillerie; 12 surveillants militaires (remplissant di- 
verses fonctions : chef du service indigène, com 
mandant le Pingouin, postier à Djibouti, com- 
mandant de milice indigène, etc.), plus l'équipage 
du stationnaire l'Etoile, avec 3 officiers, environ 
50 miliciens et une vingtaine d'employés indigènes 
(cuisinier du gouverneur, interprètes, employés 
des postes, etc.); 4 sœurs pour l'hôpital; 3 pères 
capucins. 

Population civile : 10 négociants et employés 
français; 1 Anglais; 6 Grecs; environ 1000 indi- 
gènes, somalis, dankalis, abyssins et arabes pour 
Obok, et 1200 pour Djibouti.. 

La ville, qui s'étend sur une longueur de plage 
d'environ 5 kilomètres, peut se diviser en quatre 
parties bien distinctes : le camp, le village arabe, 
les paillotes indigènes et le groupe de la factorerie 
Mesnier et du pénitencier. 

La résidence ^du] gouverneur, M. Lagarde, con- 
struction cubique à deux étages, d'une architecture 
primitive, est bâtie sur une élévation qui domine la 
mer. Elle est entourée de massifs de cailloux, avec 
des plates-bandes de cailloux un peu plus gros, sé- 
parés par des allées sablées, à l'instar des jardins 



UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 



anglais. Deux palmiers dans des caisses, soignés 
comme des nouveau-nés, gardent 
la porte principale, 
pendant que quatre 
petits ca- 




LE CAMP. 



nons diri- 
gent leurs 
gueules 
minus- 
cules vers l'étendue de la mer. A côlé de la rési- 
dence, un phare jette, la nuit, ses feux verts et 
rouges pour indiquer l'entrée de la passe. Derrière 
la résidence se dressent quelques bâtiments à éti- 
quettes pompeuses : bibliothèque, trésorerie, postes 
et télégraphes, qui contiennent les nombreux fonc- 
tionnaires chargés des services administratifs ; l'hô- 
pital sert d'escale aux militaires malades de la ligne 
de Madagascar, trop fatigués pour entreprendre la 
cuisante traversée de la mer Rouge. 

Le cimetière, situé sur la plage, rappelle aux 
rares visiteurs les noms de héros inconnus, victimes 
des insolations ou de fièvres coloniales. Une série 
de tombes avec l'émouvante mention « mort en ser- 
vice commandé » indique la sépulture des braves 
matelots de l'aviso le Pingouin, massacrés à Am- 
bado par des hordes somalies. Le Pingouin est à 



OBOK. 9 

Djibouti et sert de résidence maritime au gouver- 
neur, qui quitte chaque soir sa résidence terrestre 
pour tâcher de respirer un peu de fraîcheur. Cet 
aviso fut jadis commandé spécialement pour la co- 
lonie, dans le but de remonter la rivière (?) d'Obok, 
dont le lit est à sec 364 jours de Tannée et se ter- 
mine par un petit estuaire boueux où poussent 
quelques maigres palétuviers. 

Devant la résidence, une estacade de quelque cent 
mètres avance sa gracieuse charpente de fer en pleine 
mer. En arrière, sur un plateau madréporique, on 
aperçoit les maisons des missionnaires catholiques 
et des religieuses. 

La mission d'Obok se compose de plusieurs ca- 
pucins sous les ordres du R. P. Léon, dépendant 
lui-même de Mgr Thaurin, évêque du Harrar. 

En sortant du camp et sur la plage se dressent les 
bâtiments contenant les appareils à glace et à dis- 
tillation, que l'administration coloniale entretient 
. pour fournir aux peu nombreux colons de la glace 
à 1 franc le kilogramme et de l'eau distillée à 7 cen- 
times le litre. 




OBOK : LA MISSION CATHOLIQUE. 



10 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

Puis on distingue les premières habitations du 
village proprement dit, composé seulement d'une 
bordée de maisons arabes en pierre. Deux de celles- 
ci ont un premier étage, et encore l'étage supérieur 
de l'une est construit en torchis comme les paillotes 
indigènes. 

Dans l'unique rue d'Obok se trouvent l'agence 
des Messageries maritimes, un hôtel-épicerie-res- 
taurant français; quelques négociants grecs ou 
arabes tiennent des échoppes maigrement approvi- 
sionnées de cotonnades à bon marché, de comes- 
tibles, de poissons ou de viande de boucherie. Enfin 
on trouve le poste de police, composé de miliciens 
indigènes en tenue coloniale, pantalon et veste de 
toile blanche à boutons d'or, avec une large ceinture 
à boucle de cuivre, le chef couronné d'un calot blanc 
à galon jaune ou bleu et rouge. 

Deux cafés arabes déversent leur clientèle dans 
la rue : les consommateurs, les reins ceints d'un 
pagne blanc à bordure multicolore, les épaules 
couvertes d'un tob laissant voir leur poitrine gé- 
néralement osseuse, un long bâton à la main, vau- 
trés sur des banquettes boiteuses et dépaillées, fu- 
ment leur narguilé en s'interpellant ou en jouant 
aux cartes; des Abyssines drapées à l'antique dans 
un vaste péplum de mousseline plus ou moins blan- 



OBOK. 



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LA GRANDI". RUE. 



che, des Arabes voilées au déhanchement languis- 
sant, des petites filles couvertes de bijoux d'argent 
ou de colliers d'ambre et de verroterie, passent dans 
la foule, où se mêlent les poulets étiques, les gra- 
cieuses chevrettes somalies, les petits ânes gris ou 
les beaux moutons à grosse queue, à toison blanche 
et à tête noire. Quelques femmes somalies ou dan- 
kalies, habillées de guenilles aux tons neutres, les 
cheveux gras, d'une saleté repoussante, portant de 
larges boucles d'oreilles à pendeloques carrées, des 
colliers de billes de verre avec plaques en étain, et 
de lourds bracelets de cuivre, sont accroupies à 
l'ombre des murs et vendent, dans des outres qui 
suintent, du lait ou du beurre liquide. Elles s'effa- 



12 UNE EXPEDITION AVEC MÉNÉLIK. 

rouchent et se cachent le visage à l'approche des 
Européens. 

Plus loin, une agglomération de lamentables pail- 
lotes : c'est le village indigène. Les huttes sont 
construites d'une façon sommaire et de matériaux 
peu coûteux : des branches d'arbres desséchées et 
noircies par le soleil forment la charpente; des 
fragments de vieilles toiles à voile, de sacs en loques, 
ou de nattes effilochées, ficelés tant bien que mal, 
tiennent lieu de murs ou de portes. A la nuit, un 
petit foyer allumé par terre, ou un lumignon placé 
dans une boîte à pétrole défoncée et rouillée, éclaire 
ces misères ; la fumée prend à la gorge celui qui 
ose s'aventurer dans ces demeures. Quelques femmes, 
ramassis de tous les pays environnants, abyssines, 
gallas, soudanaises, somalies ou arabes, sont assises 
sur le pas de leur porte ouverte et éclairent leur 
face noire de leur blanc sourire. 

En arrière du village indigène, les « jardins » 
sont disposés sur les berges ou dans le lit de la ri- 
vière desséchée ; une maigre végétation entoure les 
puits creusés à cet endroit et explique ce nom pom- 
peux. Le gouvernement a un semblant de petit square 
bien entretenu à grand renfort de bras; c'est le seul 
point où l'œil puisse se reposer dans ce coin de terre 
aride, désolé et inhospitalier, où la végétation n'est 



OBOK. 



13 




VILLAGE INDIGENE. 



représentée que par des palétuviers ou par des mi- 
mosas brûlés et rabougris. 

Enfin, relié au camp par une route directe qui 
passe derrière le village et que bordent des poteaux 
télégraphiques, se trouve le pénitencier militaire, 
construit sur l'emplacement de l'ancienne tour Soleil- 
let. Les condamnés indigènes provenant des autres 
colonies françaises sont généralement occupés à des 
travaux de constructions et de voirie sous la haute 
surveillance de miliciens soudanais ou sénégalais ; 
le pénitencier militaire d'Obok est d'ailleurs sup- 
primé depuis le 1 er janvier 1896. 

La factorerie Mesnier est une construction solide 
et vraiment pratique pour ces pays brûlants. A l'en- 



14 



UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 



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LA FACTORERIE MESNIER ET L ANCIENNE TOUR SOLEILLET. 



trée est enterré M. Arnoux, directeur d'un comptoir 
commercial, assassiné à cet endroit par les Dan- 
kalis, lors- de la fondation d'Obok en 1882. En 
avant de la mer, le dépôt de charbon de la facto- 
rerie; en arrière et sur la hauteur, un phare in- 
dique la position d'Obok. Sur la route, des jardins 
au village ce ne sont qu'allées et venues de cha- 
meaux ou d'ànes, transportant dans des bidons à 
pétrole l'eau saumâtre des puits pour les besoins 
journaliers de la colonie. 

En rade le stationnaire Y Etoile balance sa car- 
casse démodée, des boutres indigènes, pêcheurs ou 
caboteurs, promènent leur unique grande voile, quel- 
quefois un charbonnier vient déverser sa mar- 
chandise sur le wharf des établissements d'Obok ; 




LE PHARE. 



OBOK. 15 

le bateau mensuel des Messageries maritimes ou 
de la Compagnie Nationale vient faire charbon, ou 
un petit steamer venant d'Aden apporte du 
fret. 

Le climat n'est pas malsain, malgré une 

chaleur excessive et les f— \ 

1 1 
coups de khamsin de ? l \ ■$ 

juin, juillet et août, H_>^_J 

pendant lesquels on 

se calfeutre chez soi, 

fenêtres, volets etportes 

fermés pour éviter les bouffées d'air cuisant et les 

trombes de sable qui s'abattent en ces parages. 

Après une visite à M. Lagarde, je partis pour 
Djibouti sur un boulre du gouvernement. La tra- 
versée, de 40 kilomètres seulement, peut se faire en 
3 heures et demie, mais la plupart du temps le 
calme plat succède à une légère brise au départ et 
l'on met 6 heures ou plus pour franchir cette courte 
distance. Aussi emporte-t-on à tout hasard vivres et 
livres pour se nourrir et se distraire à bord. 

III 

Djibouti n'est pas colonie française, mais prend 
le titre de Protectorat de la côte des Somalis. 
Ce port est appelé à devenir un jour un point de 



16 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

ravitaillement des plus importants pour nos navires 
de guerre et une escale pour les vaisseaux commer- 
çants, ce qui amènerait les caravanes venant d'A- 
byssinie par le Harrar à y aboutir au lieu d'aller 
jusqu'à Zeïla ou Berbera. 

Quelques projets dont l'exécution contribuerait à 
développer la colonie sont actuellement à l'étude : 
exploitation des salines du lac Assal, dépôt de 
charbon pour les navires de guerre et les courriers 
d'Australie et de Madagascar, pose d'un fil télé- 
graphique et d'une voie ferrée de la côte au Harrar. 

Le passage mensuel des paquebots des Message- 
ries maritimes, qui abandonnent Obok pour venir 
faire leur charbon à Djibouti, depuis novembre 1895, 
a déjà donné un nouvel essor à la colonie. Le câble 







DJIBOUTI : LA RESIDENCE. 



DJIBOUTI. 



19 



qui relie Aden à 
Obok par Périm est 
depuis la même épo- 
que continué jusqu'à 
Djibouti. Mais ac- 
tuellement les con- 
voisde café, d'ivoire, 
de civette, de peaux 
de chèvre, et les 
courriers portant de 
For de Léka ou des 
pays avoisinant le 
Nil Bleu prennent 
encore la route des 
colonies anglaises. 

Djibouti présente 
un aspect riant et 
agréable. 

Les maisons car- 
rées blanchies à la 
chaux se silhouettent 
sur le fond brun 
formé des paillotes 
du village indigène 
avec un arrière- 
plan de collines 




20 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

s'estompant sur un ciel rarement nuageux. 

Après le débarquement, le spectacle continue à 
plaire; on distingue le Pingouin, la Résidence, la 
jetée, les constructions que domine la vaste ferme 
du Comptoir de la Compagnie Franco -Africaine, 
récemment cédée au gouvernement. Quelques bou- 
tres se balancent en rade ou sont tristement échoués 
à marée basse. 

La nouvelle résidence du gouverneur, d'une ar- 
chitecture lourde et bizarre, ressemble, vue de loin, 
avec ses deux tourelles plaquées de chaque côté 
du bâtiment principal, à quelque châtelet féodal. 
Elle se dresse à l'extrémité de la langue de terre sur 
laquelle est bâtie Djibouti, en arrière de la jetée; 
plus loin, le pénitencier et le mess des surveillants 
militaires et fonctionnaires subalternes; enfin, par 
derrière encore, les boutiques des débitants français 
ou grecs, épiciers, cafetiers et boulangers. 

Le mouvement à Djibouti est localisé sur la place 
principale, quadrilatère dont les côtés sont entière- 
ment formés de maisons de pierre ; peu de bâti- 
ments à étages. L'un d'eux, le Diouane, sur lequel 
flotte le drapeau tricolore, réunit les bureaux de 
l'Administration du Protectorat, la poste, le ser- 
vice indigène, avec salle de conseil, de jugement 
ou de réunions. De nombreux calams sont tenus 





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DJIBOUTI. 



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LE POSTE DE POLICE. 



par les chefs des tribus indigènes à tous propos. 

Des agents du pays, bien disciplinés, font le ser- 
vice de la police soit au Diouane, soit au corps de 
garde de la place. Une escorte à méharis ou à mulets 
accompagne le gouverneur pendant ses promenades. 
Le Diouane est le point de départ et d'arrivée des 
chameliers soudanais ou sénégalais qui font la poste 
à méhari entre Djibouti et le Harrar. La ligne est 
continuée depuis mars 1895 par un service hebdo- 
madaire entre le Harrar et le Ghoa. 

Autour de la place se trouvent la prison et le poste 
de police, et les boutiques indigènes offrant leurs 
denrées alimentaires ou leurs cotonnades indiennes. 

Sur la place même, des marchands et marchandes 
somalis ou dankalis étalent des peaux de chèvre, du 
lait, du beurre, du foin ou des fagots, parmi les 
ânes et les chameaux assoupis en plein soleil. 



24 



UNE EXPEDITION AVEC MENEL1K. 



Plus loin, le marché à l'eau, où des femmes soma- 
lies débitent dans des bidons à pétrole l'eau po- 
table puisée a Ambouli, à 3 kilomètres. 

De la place partent quelques rues bordées de 
maisons en pierre ou de huttes en torchis, de cafés, 
dont les terrasses regorgent d'indigènes jouant aux 
dominos ou aux cartes, étendus sur des banquettes 
instables. 

La rue principale mène au poste de police, qui 
est à l'entrée de la ville, non loin des écuries du 
Gouvernement; à côté se trouvent le parc à cha- 
meaux, le bâtiment médical, le marché à la viande 
et quelques paillotes hospitalières de la colonie. 

Ce poste, point de départ de la route du Harrar, 
passe quelquefois à l'état d'arsenal; c'est là en effet 
que tout arrivant de la brousse dépose ses armes, 




DJIBOUTI : LE MARCHE. 



DJIBOUTI. 



27 




DJIBOUTI 1 LE MARCHE. 



qu'il reprend d'ailleurs en sortant. Les poignards 
dankalis sont accrochés auprès de couteaux somalis 
entre des lances de toutes tailles, unies ou garnies 
de cuivre; des boucliers de toutes dimensions, des 
sabres abyssins, alternent avec des fusils de tous 
modèles, depuis le mousquet à pierre jusqu'au win- 
chester dernier système, à côté du lourd poignard 
arabe dont le double fourreau contient d'un côté 
une lame effilée, et de l'autre, roulé dans un étui de 
cuivre ou d'argent ouvragé, quelque verset du Coran. 
La ville est, depuis peu, entourée d'une légère 
clôture de petites lattes. 



28 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

En bordure sur la mer, une mosquée en torchis 
expose ses drapeaux rouges près des huttes rondes 
du village des miliciens soudanais. 

A l'autre extrémité de Djibouti se trouvent les 
maisons des négociants et celle de l' ex-sultan 
Bourhan-Bey, emprisonné pour délit politique. Les 
plateaux du Héron, du Marabout et du Serpent, 
reliés à la terre ferme seulement à marée basse, in- 
diquent l'emplacement de la ville future. Pour le 
moment, les ruines d'une nouvelle résidence abattue 
par le vent et les tombeaux de MM. Deloncle et 
Aubry, victimes du choléra de 1892, s'y dressent 
seuls. 

IV 

J'étais installé depuis quelques jours seulement à 
Djibouti, lorsque je reçus avis de l'intérieur d'avoir 
à gagner Addis-Ababa, près d'Entotto, résidence 
actuelle de l'empereur Ménélik, où la compagnie 
avait un comptoir. 

Je devais passer par le Harrar et non par la route 
du désert, qui est plus courte, mais moins fréquen- 
tée par les caravanes et par cela même moins sûre. 

J'allai à Obok avant de quitter la côte afin de 
m'entendre avec le R. P. Gyprien pour faire ce 
voyage avec lui. 

Je fis la traversée en boutre avec un Suisse, 



DE DJIBOUTI AU HARRAR. 



92 




DJIBOUTI : LA VILLE. 



M. Appenzeller, ouvrier en bois auprès du Négous. 
Après de longues années passées à travailler pour 
Sa Majesté, il ne paraissait pas très satisfait de ses 
procédés et me peignit l'Abyssinie sous un jour peu 
favorable.il rentrait dans son pays natal après avoir 
eu toutes les peines du monde à se faire remettre 
par Ménélik ce qu'il lui devait depuis longtemps. 
Il suivait de près un de ses compatriotes, M. Zim- 
mermann, parti, lui, du Glioa, en très mauvais 
termes avec Sa Majesté. Elle refusait' de lui payer 
des marchandises incendiées au palais après leur 
vente, lui disant : « Je ne veux pas te payer des ob- 
jets dont je n'ai pu me servir ». 

Un autre Suisse, M. Ilg, résidait alors au Choa. 
et faisait fonction auprès du Négous de ministre des 
affaires étrangères. 

Je rentrai à Djibouti après avoir pris congé de 
M. Lagarde, qui fournit au R. P. Gyprien une 



30 UNE EXPEDITION AVEC MENELIK. 

escorte pour la route : soldats soudanais et abyssins 
très dévoués au gouvernement. 

Le révérend père prit également quelques soldats 
abyssins élevés à la mission; l'un d'eux, le cuisinier, 
parlait quelque peu le français, mais n'avait de son 
emploi que le titre : c'était un vilain nègre originaire 
de Kaffa, qui savait à peine accommoder le gibier 
que nous tuions ou réchauffer les provisions de nos 
boîtes de conserves. 

Les préparatifs durèrent quelques jours ; il fallait 
enrôler des hommes d'escorte, des boys pour mon 
service personnel, chercher un abane ou chef res- 
ponsable des chameliers, qui devait se charger lui- 
même de trouver les chameaux, et de les mener à 
bon port; il fallait aussi acheter des mulets de 
selle et de charge, des provisions de route, des 
guerbes pour contenir l'eau, etc. 

Enfin le 13 décembre nous partîmes, le P. Cyprien 
et moi, escortés jusqu'à Ambouli par les quelques 
Français de la colonie et des sous-officiers du gou- 
vernement. Nous nous arrêtâmes à Ambouli, petite 
oasis à 3 kilomètres de Djibouti, formée de divers 
jardins appartenant au gouvernement et à des colons 
qui entretiennent pour le plaisir des yeux quelques 
touffes de verdure et font pousser des melons ou des 
salades. Les jardins sont, comme à Obok, plantés 



DE DJIBOUTI AU HARRAR. 



31 



sur les rives d'une rivière à sec dont les puits ap- 
provisionnent Djibouti. 

A 3 kilomètres de là se trouve le fort de Yabelé, 
alors en construction, achevé depuis peu et dont la 
garnison est formée d'une douzaine de Sénégalais ou 




LES JARDINS D AMBOULI. 



Soudanais. Un phare le surmonte et sert à indiquer 
en mer la situation de Djibouti, auquel il est relié 
par téléphone. 

La route actuelle de la côte au Harrar passe par 
Yabelé et finit là d'être carrossable; ce ne sont plus 
alors que dures montées et légères descentes pour 
gagner les plateaux éthiopiens. 



32 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 



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LE FORT DE YABELE. 



En 1893 on laissait Yabelé sur la gauche et Ton 
filait vers Boullo, première et dernière halte des 
caravanes du Harrar. 

Le Gouvernement français avait installé à cet en- 
droit un petit baraquement surmonté du drapeau 
tricolore, gardé par un Soudanais. Ce poste est 
actuellement remplacé par celui de Beyadé, sur la 




ALI FAUAII, SOMALI, CHEF DE CARAVANE. 



DE DJIBOUTI AU HARRAR. 



35 



nouvelle route plus directe, tracée par les condam- 
nés, jusqu'à Mordalé. 

Les étapes étaient fatigantes, vu la très grande 
chaleur et surtout la lenteur des chameaux, que 
nous ne pouvions quitter un instant sans craindre 
de laisser nos bagages en arrière; il fallait con- 
stamment stimuler les chameliers et chamelières, 
se disputer avec rabane et leur promettre force 
bakchich s'ils arrivaient en douze jours au Harrar. 

Nous allions si lentement, que le R. P. Cyprien, 




LA POSTE DE DJIBOUTI AU HARRAR. 



36 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

grand chasseur devant l'Éternel, et moi avons fait 
à pied les trois quarts de la route, chassant de cha- 
que côté du sentier tracé par les précédentes carava- 
nes : ainsi s'ajoutaient à nos repas de succulents 
lièvres, des tourterelles ou de petites gazelles appe- 
lées dig-dig, des francolins ou des outardes. 

Aux haltes nous mangions un morceau sur le 
pouce, à l'ombre d'un rocher ou de quelque mi- 
mosa brûlé par le soleil, car la brousse monotone 
offre peu d'abris ombragés. Près des rivières dessé- 
chées, où se trouvaient les puits, nous faisions les 
grandes haltes, dressant notre tente pour la nuit et 
faisant alors de copieux repas, arrosés d'une eau 
saumâtre et souvent boueuse. 

Nos soldats montaient la garde à tour de rôle, 
tirant souvent sur les hyènes qui rôdaient autour de 
notre campement. Nous entendîmes plusieurs fois, 
mais à distance, le rugissement du lion. 

Tout cela était loin de l'idée que je m'étais faite 
de la roule à parcourir, car la carte de l'état-major 
mentionne une foule de noms. On est tenté de les 
prendre pour des noms de villages ou tout au moins 
pour des rassemblements de huttes. Mais ils n'in- 
diquent que l'arrêt habituel des caravanes, facile- 
ment reconnaissables aux pierres noircies par le feu, 
aux fientes de chameaux, aux lanières cassées, aux 



DE DJIBOUTI AU HARRAR. 37 

tronçons de bâts et aux boîtes de conserves défon- 
cées. 

Jusqu'à quelques kilomètres du Harrar il n'y a 
pas trace d'habitation. On ne rencontre que rare- 
ment quelques troupeaux de moutons ou de chè- 
vres conduits par des Adals à mine rébarbative, 
qui s'approchent pour mendier un lambeau de co- 
tonnade, une poignée de riz ou un peu de tabac. 
Us ont l'air plutôt de guerriers que de pâtres ; des 
bracelets de fer aux bras et des plumes blanches 
piquées dans leur épaisse chevelure signifient qu'ils 
ont tué des ennemis, souvent quelque homme d'une 
tribu voisine lâchement assassiné pendant son som- 
meil. Ils portent au bras gauche un petit bouclier 
en peau d'hippopotame, à la taille un couteau poi- 
gnard, une lance en fer grossièrement forgé en 
guise de houlette. 

Ces indigènes se montrent généralement aux 
abords des puits, dont l'eau, d'ailleurs saumâtre, 
est troublée de suite par tous les soldats de la ca- 
ravane et par les bêtes qui s'y désaltèrent. Le sable 
dans lequel ces puits sont creusés à mesure des 
besoins ne tarde pas à rendre l'eau opaque. 

Nous passâmes par Boullo, Goudgane, Rahahalé, 
Adgine, Mordalé et la grande plaine de Saarman, 
que l'on met deux jours à traverser sans rencontrer 



38 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

de puits. Enfin, après six jours de marche, nous 
atteignîmes Bia-Kaboba, où se trouve un poste 
abyssin; là les puits sont plus nombreux et par cela 
même le pays plus fréquenté par les tribus noma- 
des. Ils sont profonds de quatre à cinq mètres. 
Leurs parois formant gradins, un adal descend 
puiser de l'eau dans une écuelle en bois, et la passe 
à ses camarades placés à diverses hauteurs. Le der- 
nier la verse dans des auges en peau, où viennent 
se désaltérer par centaines les chèvres et les mou- 
tons. 

Nous restâmes un jour à Bia-Kaboba pour nous 
reposer, et par Dalaïmalé, Kotté, Ouordji, Boussa, 
nous arrivâmes à Gueldessé le 22 décembre. 

Nous comptions nous y reposer un jour, mais 
il fallut repartir aussitôt, M. Louis, l'agent de notre 
compagnie au Harrar, étant venu à notre rencontre 
pour nous empêcher d'y camper, car la fièvre y 
régnait à l'état permanent. Mgr Thaurin, évêque 
apostolique du Harrar, l'avait engagé à faire en sorte 
que nous ne nous arrêtions à Gueldessé que le temps 
nécessaire pour voir les autorités. Quelques Abys- 
sins nous demandèrent pour la forme qui nous étions 
et où nous allions. 

Nous eûmes le temps de remarquer que les mai- 
sons n'ont plus le même aspect qu'à la côte; on les 




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DE DJIBOUTI AU HARRAR. 41 

appelle toucoides; elles sont petites, rondes et. cou- 
vertes d'un toit en chaume en forme de parapluie. 

Il fallut renoncer au repos, pourtant bien mérité, 
et marcher de suite sur Belaoua, cinq heures de 
route ascendante par un clair de lune superbe. 

A Belaoua, pour la première fois depuis dix jours, 
nous couchâmes dans une hutte, qui nous sembla un 
palais! Le P. Cyprien et moi, nous nous fîmes de 
moelleuses couches en paille; elles nous parurent 
d'autant meilleures que nous avions dormi jusqu'ici 
roulés dans nos couvertures, sur la terre et sur les 
cailloux. 

Le lendemain nous traversions une campagne 
verdoyante. Nous avions définitivement quitté la 
brousse. L'altitude des environs de Harrar est d'en- 
viron 1900 mètres, le climat relativement bon et les 
terres arrosées de maints cours d'eau. Partout de fer- 
tiles campagnes, plantations de caféiers et de dourah. 

Nous arrivâmes à Harrar à la nuit tombante ; je 
n'y suis malheureusement resté que six jours et n'ai 
pu en acquérir une connaissance suffisante. 



De loin la ville semble bâtie en cjiocolat. Les 
maisons sont en pierres rougeâtres ou recouvertes 



42 UNE EXPEDITION AVEC MENELIK. 

de torchis, deux seulement sont blanches, une an- 
cienne mosquée égyptienne et le palais du ras Ma- 
konnen. Le ras est cousin de l'empereur par les 
femmes; il est général-gouverneur, ayant le grade, 
sinon le titre, de vice-roi; homme d'une intelligence 
au-dessus de la moyenne, il est plus éveillé que la 
plupart des chefs abyssins, grâce à un séjour de 
quelques mois fait en Italie en 1892 comme chef de 
mission. Il paye un fort tribut à Ménélik, car il tire 
des douanes un gros revenu. Le commerce au Harrar 
est très important, surtout en cafés; les caravanes 
vont toutes à Zeïla et de là à Aden, où elles trouvent 
un débouché facile; on compte sur un chemin de 
fer pour les attirer à Djibouti ; mais, malgré la con- 
cession donnée à M. Ilg* et la visite de quelques 
gens intéressés à la question, la réalisation de ce 
projet semble problématique, du moins pour le 
moment. 

J'allai faire visite à Mgr Thaurin, homme d'une 
finesse extrême et d'une influence énorme sur les 
Abyssins, qu'il semble du reste tenir en petite estime ; 
il leur préfère les Gallas, parmi lesquels il choisit 
les enfants qu'il élève à la mission. 

Harrar est entourée d'une muraille ; à 6 heures 
du matin Iûs portes de la ville s'ouvrent et elles se 
ferment à 6 heures du soir. Il est perçu un droit en 



LE HARRAR. 43 

espèces assez élevé sur toute caravane qui entre et 
qui sort. 

Les soldats abyssins n'ont aucune tenue régulière ; 
ils sont habillés d'une culotte, d'une chemise en 
cotonnade jadis blanche, et drapés superbement 
dans de sales « chamas ». Un fusil indique seul 
leur rôle. Ils se parent généralement de coiffures 
hétéroclites, chapeaux de paille ou de feutre. Des 
bandeaux de mousseline servent de digue au beurre 
dont ils s'inondent la tête et l'empêchent de tomber 
dans le cou. Un de mes soldats, pour entrer au Har- 
rar, arbora aux portes de la ville un superbe cha- 
peau de soie haut de forme, épave de quelque fonc- 
tionnaire de Djibouti. 

Je ne restai à Harrar qu'une semaine, et trouvai 
néanmoins le moyen d'avoir affaire à la justice 
abyssine ! Un de mes hommes, en effet, avait remis 
par erreur à un négociant grec une lettre adressée à 
un autre Grec, ennemi avéré du destinataire, qui 
n'avait eu rien de plus pressé que de l'ouvrir et de 
la garder. 

Je fus donc appelé chez Yalaka gobao, qui 
faisait fonction de gouverneur en remplacement 
du ras Makonnen alors auprès du Négous. Je passai 
de longues heures à déposer et à écouter les té- 
moins de l'affaire se disputer en langues abyssine, 



44 UNE EXPEDITION AVEC MENELIK. 

galla et grecque. Je fis ma déposition en anglais; 
l'alaka gobao, ayant habité l'Egypte, savait cette 
langue. Les audiences étaient amusantes, les atti- 
tudes et gestes me semblaient curieux par la nou- 
veauté de la chose. 

Je fis quelques excursions aux environs. L'une 
dans la vallée de Herrer, où j'admirai les superbes 
plantations d'un colon grec. Je compris alors le 
parti que Ton pourrait tirer d'une terre si riche, 
l'intérêt qu'une nation civilisée aurait à posséder ce 
pays, et les intrigues politiques qui s'y jouent ac- 
tuellement. 

La fertilité de cette contrée est telle, qu'on peut 
faire dans certains endroits deux ou trois récoltes 
annuelles. Mais les Abyssins et les Gallas, ruinés 
par les impôts excessifs et parles exactions de toutes 
sortes, sont forcés de renoncer à cultiver leur terre 

La ville est bizarre. Les rues, tortueuses et à pente 
raide, regorgent de promeneurs et de marchands ; 
les échoppes en plein air sont approvisionnées de 
denrées, de cotonnades, de couvertures de laine, 
d'articles de ménage, le tout généralement de pro- 
venance indienne et de qualité très inférieure. 
Quelques négociants européens, presque tous Grecs, 
tiennent les principales boutiques et font l'exporta- 
tion et l'importation. 



LE HARRAR. 45 

La vie au Harrar n'est pas ennuyeuse. Les Euro- 
péens se fréquentent. L'hospitalité de Mgr Thaurin 
et des Pères de la mission est légendaire. Les nou- 
velles arrivent fréquemment de la côte. Les environs 
sont jolis et giboyeux. 

Je fis la connaissance de M. Felter, qui était 
alors représentant d'une grosse maison de cafés à 
Aden et agent officieux du gouvernement italien. 
C'est lui-même qui servit d'intermédiaire, au mo- 
ment de la reddition de Makallé, entre le ras Makon- 
nen et le général Baratieri. 

Je rencontrai également MM. Rosa et Ricci, Fun 
négociant, l'autre ouvrier en bois, que l'on disait 
être à la solde de l'Italie. 

Gomme Français, M. Louis, l'agent de notre comp- 
toir au Harrar, et M. Sahnias, négociant, mort 
quelques semaines après à la suite d'un accident de 
cheval. 

Le jour de Noël nous réunit tous à la même table, 
le lendemain d'un réveillon qui restera un des 
agréables souvenirs de mon voyage. 

Je quittai cet Éden le 1 er janvier 1894 pour ga- 
gner le Choa par le Tchertcher. Au bout de quel- 
ques jours, mes mulets de charge étant fatigués, je 
dus, pour ne pas rester longtemps en route, laisser 
en arrière mes bagages encombrants et ma tente, 



46 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉL1K. 

qui me suivirent par petites étapes. Je couchai à la 
belle étoile enroulé dans mes couvertures. Le réveil 
dans la rosée élait fort peu agréable ; il fallait une 
bonne heure avant que les articulations des membres 
reprissent leur jeu habituel. Je n'avais plus alors 
mon gai compagnon, et les douze jours que je mis 
pour arriver à Addis-Ababa me semblèrent très 
longs. 



VI 

En sortant du Harrar on gagne le lac Haramaya, 
en traversant de verts pâturages. Des multitudes de 
superbes canards sauvages se promènent sur le lac, 
mais leur chair est aussi coriace que leur plumage 
est beau. 

Cette route est assez fréquentée ; on y rencontre 
de temps à autre de petits villages, et l'eau coule 
claire et limpide dans des rivières ombragées. On 
traverse de belles forêts où des familles de gorezza 
se balancent aux arbres. Ces singes de taille 
moyenne, à longs poils blancs et noirs, se rangent 
sur les branches et ricanent en nous voyant. Quel- 
ques coups de carabine les font déguerpir et vol- 
tiger d'arbre en arbre comme des acrobates sur 
leurs trapèzes. 



DU HARRAR A ADDIS-ABABA (CHOA). 47 







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5E ABYSSIN : HALTE DE CARAVANE. 



Je passai par Tchallanko, Derrhou, Irna, Couni, 
laissant au sud le lac Tchertcher, après avoir quitté 
Legahardin (mentionné sur la carte de l'état-major 
comme lac Ardin, malgré l'absence de lac à cet 
endroit). La route monte et descend sans cesse entre 
1 900 mètres et 1 000 mètres d'altitude. 

Le 8 janvier je franchis à gué l'Aouache, près 
d'un pont en bois remplacé depuis par un pont de 
fer. Mais je ne séjournai pas dans les environs du 
fleuve par crainte des fièvres, terribles à certaines 
époques de l'année, et par crainte des moustiques, 
des scorpions et des araignées énormes qui y pul- 
lulent. Pendant la saison sèche l'Aouache coule peu 
profond, mais à la saison des pluies ce fleuve change 



48 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

d'aspect : c'est un torrent impétueux, qui roule des 
rochers énormes avec un bruit assourdissant. La 
faune, tout le long des rives de l'Aouache, est des 
plus variées ; presque tous les animaux de la création 
s'y rencontrent, lions, éléphants, léopards, panthères, 
zèbres, bœufs sauvages, antilopes, gazelles, croco- 
diles, serpents de toutes tailles et oiseaux de toutes 
espèces. 

La route longe ensuite quelque temps la vallée du 
Kassam dans la province du Minjar, passant par 
Bourkiki et Baltchi, où se trouve la douane de l'em- 
pereur Ménélik. 

A partir de l'Aouache on rencontre des villages 

importants, et les 
Abyssins offrent 




PAYSAGE ABYSSIN : CARAVANE EN ROUTE. 



DU HARRAR À ADDIS-ABABA (GHOA). 49 




MA MAISON A ADDIS-ABABA. 



aux Européens une hospitalité d'autant plus écos- 
saise qu'ils la savent bien rétribuée. On reçoit des 
cadeaux, qui sont d'ailleurs les bienvenus, jarres de 
lait ou de bière du pays, moutons, beurre, œufs, 
miel, galettes de pain, etc. Je commençais à con- 
naître l'esprit abyssin : donner un œuf pour recevoir 
un bœuf. 

Enfin l'après-midi du 12 janvier j'étais en vue 
du Gaébi (palais impérial) d'Addis-Ababa et j'ar- 
rivais à la factorerie à la nuit. 

En y arrivant je trouvai MM. Savouré et Steve- 

k 



50 UNE EXPEDITION AVEC MENELIK 

nin, directeur et employé de la Compagnie Franco- 
Africaine. On me fît dresser dans la cour de la fac- 
torerie une tente que j'habitai deux mois, jusqu'à 
l'achèvement de la nouvelle demeure de notre di- 
recteur, qui me céda la sienne. Elle était petite, 
ronde ; le sol battu formait le plancher, et le toit 
en parapluie le plafond. Construite en pierres et 
en boue, juste suffisante pour préserver des intem- 
péries des saisons, elle était luxueusement ornée 
d'un mauvais lit abyssin et de quelques meubles : 
chaises, étagères et tables, jadis caisses à mar- 
chandises. 

M. Savouré est de petite taille et d'un embon- 
point légendaire en Abyssinie. Venu en ces contrées 
pour y chercher fortune, il y a une douzaine d'an- 
nées, il ne désespère pas de la rencontrer un jour. 
Bon, trop bon même à l'égard de ces nègres, il 
paraît ignorer que le mot « reconnaissance » ne 
figure pas dans le vocabulaire* amharique. M. Sté- 
venin, bon ouvrier, mécanicien adroit, avait été 
engagé à Paris par notre Compagnie pour monter 
deux moulins hydrauliques. Il s'était très bien 
acquitté de ce travail; mais, quand les moulins 
fonctionnèrent, le Négous refusa d'en prendre li- 
vraison, les trouvant trop chers. On a dû les aban- 
donner. 



NOTRE FACTORERIE A ADDIS-ABABA. 51 

La factorerie de la Compagnie Franco-Africaine 
se compose de plusieurs maisons, situées sur un 
terrain d'environ 800 mètres carrés concédé par le 
Négous. Elle est entourée d'une haie en branches, 
soutenue à la base par des pierres superposées, qui 
empêchent la nuit les hyènes d'entrer. 

La demeure principale, qui était alors en cons- 
truction, est une maison ronde, en pierres et boue, 
d'environ 12 mètres de diamètre et d'une hauteur 
de 10 mètres. Le rez-de-chaussée, légèrement en 
contre-bas, est divisé en trois pièces : les magasins 
à marchandises et L'atelier. 

L'étage inférieur est parlagé en plusieurs réduits, 
par des cloisons en bambou : la chambre de M. Sa- 
vouré, le bureau et une petite cuisine dont le four- 
neau en pierres taillées est l'œuvre de Stévenin, le 
maître Jacques de l'agence. Les pièces sont meu- 
blées de lits abyssins servant de canapés, d'ar- 
moires, de tables et de chaises faites avec des 
planches de caisses. Des rideaux d'andrinople, des 
peaux de lion, des chromos représentant le Pré- 
sident de la République et la tour Eiffel ornent les 
murs. 

Deux autres habitations, plus petites, celle de 
Stévenin et la mienne, une autre servant de bou- 
tique où se lient M. Affeurou, notre chef de maga- 



52 UNE EXPEDITION AVEC MENELIK. 

sin, un Abyssin assez débrouillard et pas trop vo- 
leur, les écuries à mulets et à vaches, quelques 
huttes où les femmes moulent la farine et cuisent 
le pain, sont disséminées dans la cour. 

En dehors de la haie un véritable petit village 
est adossé à la factorerie. Ce sont les huttes des 
domestiques de l'agence, des gardiens des mulets 
et des bestiaux, des courriers pour le Harrar, des 
soldats pour la route. A l'époque de mon arrivée 
on comptait 77 domestiques, hommes et femmes. 
Ces domestiques ne coûtent pas cher ! Il est d'usage, 
sauf pour les chefs qui ont quelques thalers par 
mois, de leur donner la nourriture quotidienne et 
de les habiller d'un pantalon et d'un tob tous les 
six mois; aux femmes on donne une robe, également 
deux fois par an. Il est juste d'ajouter que, pour les 
services qu'ils rendent, ils sont encore trop payés. 



VII 

Une fois installé dans la factorerie, j'avais à m'oc- 
cuper, outre la tenue des livres, de menus travaux : 
surveiller la confection des cartouches, la vente au 
détail au magasin, etc. 

Nous recevions, pour la vente en gros, les mar- 



NOTRE FACTORERIE A ADDIS-ABABA. 53 

cliands indigènes, qui troquaient nos marchandises 
contre de l'or, des dents d'éléphants ou de la civette. 

Le sable aurifère est ramassé dans les provinces 
occidentales de l'Abyssinie. Il est grossièrement lavé, 
fondu dans des creusets en terre et façonné en an- 
neaux ou en lingots. 

A l'époque de mon arrivée à Addis-Ababa, il valait 
20 thalers l'okette de 28 grammes (poids d'un thaler 
neuf), mais depuis il n'a fait que monter, et à mon 
départ il valait 28 thalers. 

L'ivoire se vend également au poids. Dès que nous 
en avions réuni une quantité suffisante, on l'envoyait 
à la côte par caravane de chameaux. 

La civelte, qui est le produit de la sécrétion d'un 
petit quadrupède Carnivore du même nom, se trouve 
rarement à l'état pur. Les Abyssins y mêlent du 
beurre pour la falsifier. On la vend également à 
l'okette, qui vaut de 2 à 5 thalers suivant le degré 
de sa pureté. 

On comprendra facilement pourquoi les affaires 
ne sont plus possibles au Ghoa, tant en importation 
qu'en exportation, lorsque je dirai que le thaler suit 
les fluctuations de l'argent métal. 

Il y a quelques années, il valait environ 5 fr. 50, 
à mon passage à la côte 3 fr. 60, et en février 1894 
2 fr. 35 ! 



54 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

Le Négous et ses sujets se refusent à comprendre 
quoi que ce soit au change, voulant conserver les 
anciens prix pour acheter, mais ils comprennent 
comme par enchantement dès qu'ils veulent céder 
les produits de leur pays. 

Nous leur vendions des fusils, des cartouches, de 
la verrerie, des casseroles, des étoffes de coton ou 
de soie, des chaussettes, des chaussures et même des 
gants! puis des peaux tannées d'Arabie, des canifs, 
de la quincaillerie, des tapis, de la parfumerie, des 
couvertures de laine, de l'huile et du vinaigre et 
surtout des alcools, eaux-de-vie, rhum ou absinthe, 
dont ils sont très friands. 

Notre magasin avait l'air d'un bazar ! 

Je n'étais jamais inoccupé, utilisant mes loisirs à 
photographier ou à écrire mes notes. De plus, j'ai- 
dais Stévenin dans ses travaux de serrurerie, de 
menuiserie ou d'armurerie. 

De temps à autre le Négous ou les grands chefs, 
qui ne venaient pas eux-mêmes à la factorerie, nous 
faisaient prier de passer chez eux pour leur présenter 
des marchandises nouvellement reçues. 

M. Trouillet vint bientôt après mon arrivée avec 
une caravane de 150 chameaux. Il apportait de 
nombreuses marchandises, fusils, cartouches, soie- 
ries, parfumerie, etc. 



{ 

NOTRE FACTORERIE A ADDIS-ABABA. 55 

Il revenait de France, où il avait passé deux mois 
de congé. Il était l'agent du comptoir du Choa, et 
je devais, de concert avec lui, diriger l'agence d'Ad- 
dis-Ababa. 

Il accompagnait Mme Stévenin, la femme de son 
camarade. * 




DJIBOUTI : LE DIOUANE 




wmm 

LE GUÉBI : PALAIS IMPÉRIAL d'aDDIS-ABABA. 



CHAPITRE II 

Le palais de Ménélik. — Je suis présenté au Négous. 
Le marché. — Les Abyssins. 



Addis-Ababa est la résidence actuelle de Méné- 
lik II, empereur d'Abyssinie, roi des rois 
d'Ethiopie, élu du Seigneur, lion vainqueur de la 
tribu de Juda, ainsi qu'il s'intitule lui-même. 

11 aime surtout à rappeler qu'il est le descendant 
de Salomon et de la reine de Saba. Voici ce qu'écrit 
à ce sujet le patriarche Alfonse Mendès, cité par le 
R. P. Jérôme Lobo 1 : 

1. Voyage historique d'Abyssinie du R. P. Jérôme LolÂ), 
de la Comp. de Jésus, traduit du portugais, continué et aug- 
menté de plusieurs dissertations ; lettres et mémoires, par 
M. le Grand Prieur de Neuville-les Dames et de Prévessin. A 
Paris et à la Haye, chez P. Gosse et J. Neaulme. M DCC XXVIII. 
(Ce livre m'a été prêté par le R. P. Léon, de la mission catho- 
lique d'Obok.) 



58 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

« Les annales du Païs, dit-il, et la tradition com- 
mune, nous assurent qu'après plusieurs siècles, les 
Abissins ont eu une Reine, qui avoit toutes les qua- 
lités des plus grands hommes. Ils la nommoient 
Magueda, d'autres Nicaula; c'est elle-même qui, par 
l'envie qu'elle eut de connoislre Salomon, dont elle 
entendoit dire tant de merveilles, l'alla trouver l'an 
vingtième de son règne et du monde 2979. Elle lui 
porta plusieurs présens. Elle en eut un fils dont elle 
accoucha en chemin, lorsqu'elle revenoit; elle appela 
ce fils Ménélech, c'est-à-dire un autre lui-même. » 

Ménélik II est le fils naturel du roi du Ghoa 
Haélou (lui-même fils de Sallé-Sallassié) et d'une 
mendiante recueillie par lui au palais. 

A dix-neuf ans Ménélik s'échappa de la cour de 
Théodoros, qui le tenait prisonnier. Il fut aidé dans 
sa fuite parla fille de ce puissant négous qu'il avait 
séduite. 

Il rentre dans les États de feu son père, se fait 
proclamer roi du Ghoa, puis à la mort du négous 
Johannès, successeur de l'empereur Théodoros 
(1818-1868), se fait élire empereur d'Ethiopie en 
1889. 

Ménélik II doit être né vers 1845. 

Addis-Ababa est situé à l'endroit où se trouve sur 
les cartes le nom de Finfinni. Il y a là des sources 



LE PALAIS DE MÉNÉLIK. 59 

d'eau chaude, où Ménélik passe quelques semaines 
de Tannée en villégiature. Ces sources sont situées 
à dix minutes du palais, ce qui n'empêche que lors- 
que le Négous y campe il emmène avec lui toute sa 
cour et habite sous des tentes comme en expédition. 

L'altitude d'Addis-Ababa est de 2 300 mètres en- 
viron, sa situation est par 9 degrés de longitude 
entre les 36 e et 37 8 degrés de latitude. Elle est de 
création récente et aucun géographe n'en fait men- 
tion. 

L'Abyssinie n*a pas en réalité de capitale; là où 
demeure l'empereur est la ville principale. 

Ménélik s'est fixé à Addis-Ababa depuis 1892 et 
il paraît devoir y séjourner définitivement; c'est là 
en effet que les anciens empereurs d'Ethiopie étaient 
couronnés, et de plus cet endroit est à peu près le 
centre des possessions et des pays tributaires du 
Négous. 

Ankober, où résidait l'empereur il y a quelques 
années, est maintenant une ville morte. Sa popula- 
tion a été décimée par le choléra et la famine de 
1892. 

Entotto, à quelque trois cents mètres au-dessus 
d'Addis-Ababa, est également désertée, les maisons 
y tombent en ruine et les bois dont elles étaient 
construites sont transportés pour faire de nouvelles 



60 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

habitations dans la capitale nouvelle; deux églises, 
dont Tune en pierre et inachevée d'ailleurs, sont 
seules entretenues : le Négous s'y rendant souvent 
en pèlerinage, suivi de toute sa cour. 

Au contraire Addis-Ababa, en langue amharique 
« nouvelle fleur », est une cité naissante. Les mai- 
sons sortent de terre à vue d'œil pour ainsi dire, et 
le marché y prend de jour en jour plus d'impor- 
tance. 

La population est flottante et très difficile à éva- 
luer. Le roi y réside avec sa suite immédiate et 
environ 10 000 hommes. Mais lorsqu'un roi tribu- 
taire ou un général-gouverneur de province vient 
apporter l'impôt annuel à l'empereur, et lui faire sa 
cour, il amène avec lui la majeure partie de ses 
vassaux : la population se trouve ainsi considéra- 
blement augmentée. 

Au Ghoa le climat est assez sain. L'année se divise 
en deux parties : la saison sèche, de fin septembre 
à fin juin, et la saison des pluies, de juillet à octobre. 
Dans ces deux périodes, un mois avant et un mois 
après les pluies, la fièvre fait de nombreuses vic- 
times. 

Pendant la saison sèche, le soleil est vif, les jour- 
nées chaudes, mais la fraîcheur arrive avant la nuit. 
Il pleut abondamment et sans discontinuer pendant 



LE PALAIS DE MÉNÉLIK. 61 

les quatre mois de la mauvaise saison, et le soleil 
est invisible, ce qui rend insupportable le séjour au 
Choa. 

Addis-Ababa est à huit jours de marche par 
courrier rapide de Harrar et à deux jours d'Ankober. 
Depuis quelques mois, le service postal de Djibouti 
au Harrar est continué de Harrar au Choa, mais 
les timbres serviront plutôt à orner les collections 
des philatélistes qu'à affranchir les lettres, les Euro- 
péens seuls en faisant usage. Les caravanes mettent 
environ deux mois de la côte au Choa, les marchan- 
dises sont transportées à dos de chameaux jusqu'à 
deux jours d'Addis-Ababa, puis à dos de mulets, 
d'ânes et de chevaux en raison des montées rapides 
et des ravins. A mi-chemin de la côte au Ghoa, à 
Herrer, on doit changer de chameaux et l'on en 
trouve plus ou moins rapidement, selon les caprices 
du Négous, qui, s'il a intérêt à voir arriver une ca- 
ravane, envoie des ordres dans ce sens. Il faut encore 
force bakchichs pour trouver le nombre de cha- 
meaux nécessaire, et de nouveaux bakchichs pour 
décider les chameliers à partir. Du reste en route 
on doit aplanir les difficultés suscitées à tout instant 
par les chameliers ou les tribus adales que l'on 
rencontre, en mettant la main à la poche ou en 
défaisant une balle de cotonnade dont quelques 



62 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

coudées distribuées à propos servent de passeport, 

La route par le désert n'est pas très sûre et les 
caravanes sont souvent attaquées. Aussi escorte-t-on 
les convois de nombreux soldats abyssins armés. 

La résidence impériale d'Addis-Ababa est sur une 
butte naturelle au centre d'un vaste cirque entouré 
de montagnes, qui sont : au nord Diledila (nouvel 
Entotto); Jeka, à Test; Zecoala (sur le sommet de 
laquelle se trouve un lac), au sud; l'ancien Entotto, 
à l'ouest. Vers le sud-est, on aperçoit le mont 
Herrer et, vers le nord-ouest, la cime du mont Ma- 
nagacha, sur lequel sont des vestiges d'une ancienne 
église portugaise. 

A proximité de cette dernière montagne se trouve 
une grande forêt; des bûcherons et charpentiers, 
sous les ordres d'un Français, qui cache son véri- 
table nom sous celui de Dubois, travaillent sans 
repos à abattre, scier et tailler des arbres pour les 
besoins de Sa Majesté. 

J'allai avec M. Stévenin passer huit jours chez 
lui. Nous chassions le matin dans la forêt — une 
forêt vierge; nous tuâmes une gazelle, quelques pin- 
tades et un singe. Une demi-douzaine d'autres singes 
de la famille de notre victime, furieux de voir tomber 
un des leurs, sautèrent sur son cadavre et l'empor- 
tèrent de branche en branche en grinçant des dents. 



LE PALAIS DE MÉNÉLIK, 



63 




l'adérache, salle a manger du palais. 



Ils ramassèrent des pierres, puis, remontant aux 
arbres, ils nous criblèrent d'une grêle peu agréable, 
nous obligeant à fuir et nous ôtant à tout jamais 
l'envie de nous livrer a ce genre de tir. 

Le Guébi, palais impérial, est entouré de plu- 
sieurs enceintes en branches, ou de petits murs en 
pierre et boue. 

Il se compose de plusieurs habitations, dominées 
par YElfîgne, demeure particulière du Négous et de 
l'impératrice Taïlou. 

L'Elfîgne, qui peut avoir 15 mètres de hauteur, a 
l'aspect d'une construction arabe : les murs sont 



64 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

blanchis à la chaux, le toit est recouvert de tuiles 
rouges bordées de zinc brillant, les portes, fenêtres, 
balcons et escaliers extérieurs peints de couleurs 
voyantes, vert, bleu, jaune et rouge. 

Parmi les autres constructions, on remarque 
Y Adêrache ou salle à manger principale, le Sa- 
ganet ou tour de l'horloge; plus loin le Gouoda ou 
entrepôt : c'est là que le Négous passe lui-même la 
douane lorsqu'il s'agit de caravane quelque peu im- 
portante. En descendant on trouve les ateliers de 
forgerons, d'ouvriers en métaux, de charpentiers du 
palais, les magasins et un grand dépôt, véritable 
capharnaùm rempli de toutes sortes de marchan- 
dises de rebut, entassées pêle-mêle : vieux fusils, 
pots de couleurs, vieilles ferrailles, outils hors 
d'usage, caisses défoncées, etc. 

Les cours du Guébi prennent dès l'aurore un 
aspect fort animé; les officiers de l'empereur, les 
personnages de la cour, les traversent en tous sens. 

Lorsque j'arrivai au Ghoa, on rencontrait au palais 
le docteur Traversi, représentant officiellement 
l'Italie, et l'ingénieur Capucci, la représentant offi- 
cieusement. Ce sont deux hommes d ; un commerce 
fort agréable. 

Le premier a quitté, depuis lors, la cour éthio- 
pienne pour assister aux divers combats du Tigré 



LE PALAIS DE MÉNÉLIK. 65 

(campagne de 1895), grâce à la connaissance qu'il 
a de la langue abyssine, il a été des plus utiles pour 
déchiffrer la correspondance trouvée dans les ba- 
gages du ras Mangacha. 

Le second, en février 1895, a été jugé comme 
« espion », quoique chacun, même le Négous, sût 
depuis longtemps qu'il correspondait avec le gou- 
vernement italien et envoyait souvent des courriers 
spéciaux par Zeïla. 

J'ai appris plus tard qu'il fut enfermé dans une 
forteresse et qu'en voulant s'échapper il se fractura 
les deux jambes en tombant sur des rochers à pic. 

On rencontrait également au Guébi M. Ilg, ingé- 
nieur suisse, en quelque sorte ministre des affaires 
étrangères de Ménélik, et favorisant auprès de lui 
telle ou telle influence suivant le moment. C'est lui 
qui a fait quasiment l'éducation du Négous. 

Peu de négociants français, quelques Grecs, des 
Arméniens, des Arabes et des Indiens vont et vien- 
nent au palais. 

II 

Le surlendemain de mon arrivée à Addis-Ababa 
je fus présenté au Négous Ménélik par M. Savouré, 
directeur de la Compagnie Franco-Africaine. Dès le 
matin nous partions pour le palais. 

5 



66 



UNE EXPÉDITION AVEC MENEUR. 



Après avoir traversé quelques cours séparées par 
des clôtures en branches et avoir fait antichambre 
dans Tune d'elles pendant deux bonnes heures assis 
sur une poutre, je fus introduit auprès de Sa Majesté. 

Le souverain n'aimant pas que Ton vienne les 




LE SAGANET, SALLE DE JUSTICE. 



mains vides, j'avais apporté quelques pièces d'étoffes 
de soie. Aussi Sa Majesté me reçut-elle d'une façon 
charmante. Accroupi sur un fauteuil pliant recou- 
vert de peluche vieil or, au milieu d'une pelouse, 
l'empereur était entouré d'une foule de seigneurs. 
L'un d'eux projetait sur lui l'ombre d'un vaste pa- 
rasol rouge brodé d'or. 



JE SUIS PRESENTE AU NEGOUS. 



67 



La physionomie intelligente de Ménélik plaît au 
premier abord. Sa barbe légèrement grisonnante en- 
toure une figure très noire et grêlée. Une chemise de 
soie de couleur, un pantalon de cotonnade blanche, 




un chamma en coton blanc très fin et un burnous 
de satin noir bordé d'or forment son habillement; 
un vaste feutre noir à larges bords et un serre-tête 
en mousseline blanche cachent sa calvitie. Ses mains 
sont énormes, ainsi que ses pieds, qu'il chausse de 
souliers Molière sans lacets ou de chaussettes de 



63 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

soie. Quelquefois, mais rarement, il met chaussettes 
et souliers ensemble. 

Les seigneurs qui l'entourent épient ses moindres 
gestes et suivent chacun de ses regards pour de- 
vancer ses ordres. 

L'audience ne dura que quelques minutes. L'em- 
pereur me souhaita la bienvenue et me demanda si 
j'avais fait un bon voyage. Sur ma réponse affirma- 
tive il me dit qu'il espérait que je me plairais dans 
son pays. Le Grasmatch Joseph nous servait d'inter- 
prète. Nous prîmes congé du Négous en nous incli- 
nant à la mode abyssine tout en embrassant notre 
main gauche, mais nous fûmes obligés de rester à 
déjeuner au palais. 

A partir de ce jour je dus aller presque tous les 
dimanches matin au Guébi : il est bon de se mon- 
trer au Négous, tant au point de vue « affaires » 
qu'au point de vue « relations ». Lorsqu'on va au 
palais, on est forcé en quelque sorte de déjeuner, 
car les portes se ferment pendant le repas impérial 
ctles chefs de service savent bien trouver les Euro- 
péens, que l'empereur est enchanté de voir auprès 
de lui. Il ne manque pas de causer avec eux. A l'ar- 
rivée des courriers de la côte, il m'interrogeait tou- 
jours sur les nouvelles venues de France, auxquelles 
il s'intéressait particulièrement. 



JE SUIS PRÉSENTÉ AU NÉGOUS. 69 

Lorsque j'appris la mort du président Carnot, je 
lui fis traduire les journaux qui donnaient les dé- 
tails de l'assassinat, et lui montrai les illustrations 
représentant les funérailles. Comme il était en 
rapport avec le Président , qui lui avait envoyé 
quelques années auparavant les insignes de la 
Légion d'honneur, Ménélik fit écrire à Mme Carnot 
une lettre de condoléances et chargea quelques 
mois plus tard M. Lagarde de déposer une cou- 
ronne au Panthéon. Cette mort l'irrita beaucoup: 
il savait la nationalité de Caserio, et, comme à 
cetle époque ses relations avec l'Italie commençaient 
à se tendre, il fulminait contre l'assassin et ne 
parut apaisé que lorsque je lui appris son exécu- 
tion. 

Plus tard j'annonçai au Négous la mort du comte 
de Paris. 11 envoya de suite, par courrier spécial, ses 
condoléances à la comtesse, et me rappela le traité 
suivant que fit son grand-père Sahlé Salassi, roi du 
Choa, avec le roi Louis-Philippe par l'entremise de 
Rochet d'Héricourt en juin 1843. 

« Vu les rapports de bienveillance qui existent 
entre S. M. Louis-Philippe, roi de France, et Sahlé 
Sallassi, roi de Choa, vu les échanges de cadeaux 
qui ont eu lieu entre ces souverains par l'entremise 
de M. Rochet d'Héricourt, décoré des insignes de 



70 UNE EXPEDITION AVEC MÉNÉLIK. 

grand du royaume, le roi de Ghoa désire alliance et 
commerce avec la France. » 

Art. I. — Vu la conformité de religion qui existe entre les 
deux nations, le roi de Choa ose espérer qu'en cas de guerre 
avec les musulmans et les autres étrangers, la France regar- 
dera ses ennemis comme les siens propres. 

Art. II. — S. M. Louis-Philippe, roi de France, protecteur 
de Jérusalem, s'engage à faire respecter comme les sujels 
français tous les habitants du Choa qui iront en pèlerinage et 
à les défendre à l'aide de ses représentants sur toute la route 
contre les avanies des infidèles. 

Art. III. — Tous les Français résidant au Choa seront consi- 
dérés comme les sujets les plus favorisés, et, à ce titre, outre 
leurs droits, ils jouirent de tous les privilèges qui pourraient 
être accordés aux autres étrangers. 

Art. IV. — Toutes les marchandises françaises introduites 
dans le Choa seront soumises à un droit de 3 pour 100, 
une fois pa)é, et ce droit sera prélevé en nature, afin d'éviter 
toute discussion d'arbitrage sur la valeur desdites marchan- 
dises. 

Art. V. — Tous les Français pourront commercer dans le 
royaume de Choa. 

Art. VI. — Tous les Français résidant au Choa pourront 
acheter des maisons et des terres, dont l'acquisition sera ga- 
rantie par le roi de Choa; les Français pourront revendre et 
disposer de ces mêmes propriétés. 

Fait en double. 

Angola, le 7 juin 1843. 

Signé : Rochet d'Héricourt. 

Ce traité n'a d'ailleurs jamais été mis en vigueur; 
le Négous n'en parle que depuis la rupture du traité 



JE SUIS PRÉSENTÉ AU NÉGOUS. 71 

d'Outchali et le commencement de son hostilité 
contre les Italiens. 

L'empereur Ménélik fait tous ses efforts pour em- 
pêcher la castration des blessés à la guerre; mais 
lorsque j'accompagnai Sa Majesté contre les Ouala- 
mos je vis que cette coutume est enracinée dans les 
mœurs des Abyssins, des Gallas et des peuplades de 
l'Afrique orientale. Malgré tous les édits et ordon- 
nances qu'il rend et malgré tout le respect que ses 
sujets ont pour lui, le Négous ne peut rien pour 
abolir cet ignoble usage. Les Abyssins l'expliquent 
en disant qu'ils arrêtent ainsi la descendance de 
leurs ennemis. 

Ménélik a compris que s'il veut rester indépen- 
dant il ne doit pas ressembler aux roitelets nègres 
que les Européens escamotent journellement en 
Afrique pour s'annexer leur territoire. D'une intel- 
ligence hors ligne et possédant au plus haut degré 
la faculté d'assimilation, il se rend compte du grand 
pas que son pays aurait à faire pour qu'on reconnût 
son indépendance. Son entourage, ses généraux et 
ses sujets, se comparant aux peuplades avoisinantes 
qui combattent avec la lance tandis qu'ils ont des 
fusils, se croient très civilisés. Mais les Abyssins ou 
Gallas qui ont été à la côte àBerbera, Zeïla, Djibouti 
ou Obok, voient combien ils sont en retard sur nous 



72 UNE EXPÉDITION AVEC MENEUR. 

et sur les Arabes. Quant à ceux que l'on a em- 
menés en France comme domestiques et dont on 
ne peut rien tirer tant leur paresse est grande, ils 
perdent dès leur rentrée sur le sol natal la rîotion 
des choses vues. J'ai souvent causé avec le jeune 
domestique de M. Trouillet, originaire du Tigré : 
véritable gavroche du désert, il ne se rappelle de 
son voyage à Paris que des perroquets faisant du 
trapèze aperçus sur quelque tréteau de baraque fo- 
raine. 

Ménélik a dû être dur et cruel pour arriver à 
étendre son empire comme il l'a fait; mais le temps 
est loin où, ayant aperçu la femme d'un de ses géné- 
raux, le Gagnasmatch Zekargatcho, et la trouvant à 
son goût, il la fit enlever, puis ordonna de mettre 
aux fers son mari, qui mourut, peu après, assassiné. 
Il l'épousa et en fit l'impératrice actuelle Taïtou, 
répudiant sa première femme Bafana. 

Mais Bafana aimait les Européens, tandis que 
l'impératrice Taïtou ne peut les sentir. 

L'impératrice Taïtou eut pour premier mari offi- 
ciel le général Oueld-Gabriel, attaché à l'empereur 
Théodoros, qui aussitôt après ce mariage mit aux 
fers son officier pour écarter celui-ci. 

A la mort de Théodoros, elle épousa le général 
Taclé-Gorguis, mais divorça bientôt pour épouser le 



JE SUIS PRÉSENTÉ AU NÉGOUS. 75 

gouverneur d'une province, que le roi Jean fit em- 
prisonner. 

Elle se retira dans un couvent, qu'elle abandonna 
pour épouser le général Zekargatcho. 

Ménélik l'épousa en avril 1883, elle avait trente ans. 

Il faut reconnaître que Ménélik ne manque pas 
d'une certaine habileté. Un complot ourdi en 1892 
dans l'espoir d'un changement de souverain ayant 
été découvert, il n'y eut qu'un petit nombre de gens 
de la cour qui furent punis sur l'heure. Le préten- 
dant, cousin éloigné de Ménélik, homme de peu de 
valeur et choisi seulement comme enseigne, fut en- 
fermé. Les conspirateurs, gardés à vue au palais, ne 
furent pas longtemps à se montrer les plus empres- 
sés autour de l'empereur, qui les combla de faveurs, 
leur donnant des pays et des dignités comme s'il 
ignorait qu'ils eussent fait partie du complot. Puis 
tout à coup il les disgracia, et confisqua leurs biens. 
Aussi leur chute ne fut-elle que plus terrible; en 
outre, le peuple ne s'est jamais douté que tant de 
hauts personnages avaient eu l'idée de renverser 
leur souverain. 

L'empereur est, ou plutôt veut paraître, démo- 
crate, et, malgré les usages antiques, esclavage et 
corvées, il écoute les réclamations de ses sujets qui 
viennent jusqu'aux portes du palais crier : « Justice ! 



76 UNE EXPÉDITION AVEC MENELIK. 

Justice ! » parfois pendant des heures entières, 
jusqu'à ce que Sa Majesté se décide à recevoir une 
députation. Souvent, fendant la foule, un paysan se 
jette aux pieds du mulet de l'empereur pour de- 
mander du pain : l'ordre est alors donné de lui servir 
le kaleb, portion de grain fournie mensuellement aux 
ouvriers impériaux ou... de le chasser à coups de 
trique ! 

Chaque jour Ménélik se rend à la chapelle du 
Guébi; les dimanches et jours de fête, il entend la 
messe avec l'impératrice à l'église de la Trinité, 
située non loin du palais. C'est devant cette église 
que, les jours de fête, les prêtres dansent et hurlent 
des chansons religieuses en agitant des crécelles de 
cuivre, et en brandissant vers le ciel la béquille qui 
leur sert d'appui pendant les offices. 

Ménélik fait tous ses efforts pour combattre les 
menées du clergé, qui se montre très hostile à 
toutes les nouveautés. Un jour, les prêtres de sa cour 
lui ayant reproché de s'être laissé photographier par 
un Européen, parce que le diable était dans l'appa- 
reil : « Idiots, leur dit-il, c'est au contraire Dieu 
qui a créé les matières qui permettent l'exécution 
d'un tel travail! Ne me racontez plus de pareilles 
sornettes ou je vous fais rouer de coups! » 

Lorsque l'empereur sort, il est escorté de quelques 






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JE SUIS PRÉSENTÉ AU NÉGOUS. 79 

milliers de soldats armés de fusils ou de lances et 
de boucliers. De loin c'est une masse grouillante et 
bariolée, blanche, noire et rouge. L'habillement des 




CROIX D EGLISE, TRAVAIL ABYSSIN. 



Abyssins est fort sommaire. Il se compose d'un léger 
pantalon blanc venant à mi-jambes, d'un grand 
péplum blanc coupé par le milieu d'une bande 
rouge et qu'ils drapent à l'antique. Quelques-uns 



80 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉL1K. 

portent un burnous de laine ou de soie noire, et 
des chapeaux de feutre mou à larges bords. Un long 
sabre en forme de glaive au côté droit et une cein- 
ture-cartouchière achèvent leur toilette. Le fusil et 
le bouclier sont confiés à un domestique de leur 
suite. 

Quant au Négous, il chemine sous une grande 
ombrelle rouge à franges d'or, portée par un favori. 
Il est monté sur un fort mulet richement capara- 
çonné d'étoffes éclatantes et harnaché de cuirs brodés 
de fils d'or et d'argent avec écussons à ses armes, 
qui représentent un lion mitre tenant dans sa patte 
droite un bâton enrubanné terminé par une croix. 
Des soldats portent son bouclier, son fusil et sou- 
vent une chaise couverte d'une housse en andri- 
nople. 

L'impératrice sort rarement ; son cortège est éga- 
lement fort nombreux. Elle est montée sur un 
mulet, à califourchon, ainsi que les femmes de sa 
suite. Sa tête est voilée de tissus de mousseline ca- 
chant sa figure, que bien peu de personnes ont pu 
voir, car, par ordre, le vide se fait comme par en- 
chantement partout où elle doit passer. 

Je fus un des privilégiés. Sa Majesté m'ayant fait 
prier de venir la photographier, je passai une ma- 
tinée fort intéressante à faire poser l'impératrice 




L'iMPihlATHlCE TAITOU. 



LE MARCHÉ. 83 

Taïtou, les princesses et les dames de la cour, qui 
avaient revêtu leurs plus beaux atours, mais je goûtai 
peu le déjeuner que Sa Majesté fit servir à son pho- 
tographe. Je crois que pour me remercier on avait 
doublé ce jour-là la dose de poivre de berberi ! Le 
teint de l'impératrice est clair et paraît d'autant 
moins foncé que les dames d'honneur sont choisies 
parmi les plus noires de l'empire. L'impératrice a 
ses gens à elle, ses officiers de service, ses femmes 
et sa cassette particulière; les frais de nourriture 
au palais sont payés alternativement une semaine 
par l'empereur et une semaine par l'impératrice. 

Je fis également ce jour-là a photographie de la 
princesse Zaoudietou, fille de Ménélik. 



III 



Autour du palais impérial, et assez éloignées les 
unes des autres, se trouvent les habitations abys- 
sines, rondes, en pierre et boue, ou en bois, sur- 
montées de toits en chaume de forme conique; les 
plus modestes parmi les sujets de Ménélik vivent 
dans des godjos en paille hautes d'un mètre à 
peine, qui les abritent tant bien que mal pendant 
la nuit. Ça et là, des campements, des tentes qui 



84 UNE EXPEDITION AVEC MENELIK. 

apparaissent et disparaissent du jour au lende- 
main. 

Addis-Ababa n'est pas à proprement parler une 
ville, mais une agglomération de huttes, assez sem- 
blables à une réunion de meules de foin, dont les 
toits coniques se découpent sur le ciel. 

L'importance d'un chef se reconnaît au nombre 
de partisans qu'il traîne à sa suite lorsqu'il sort et au 
nombre de huttes construites autour de sa maison. 

Le système féodal existe en Ethiopie. Les sei- 
gneurs gouvernant les territoires que leur a confiés 
l'empereur ont au-dessous d'eux d'autres chefs; 
ceux-ci commandent à d'autres, et ainsi de suite 
en descendant jusqu'au paysan, qui n'est à propre- 
ment parler qu'un esclave, sur lequel retombent les 
charges de cette organisation. 

En expédition les généraux conduisent leurs 
hommes à la suite du Négous; chaque soldat est 
lui-même suivi de serviteurs qui prennent part aux 
combats et qui deviennent soldats dès qu'ils ont tué 
un ennemi et ramené à leur chef des prisonniers. 

Addis-Ababa est coupée de plusieurs torrents 
guéables pendant la belle saison, mais imprati- 
cables pendant les pluies. Ces torrents séparent des 
buttes moins élevées que celle sur laquelle se 
trouve le Guébi. Sur l'une d'elles est la demeure du 



LE MARCHÉ. 87 

ras Makonnen. Sur d'autres, l'église, la maison de 
Taboune Mathéos (évêque catholique copte), etc. 
Presque toutes les habitations importantes sont en 
vue du Guébi. 

Il n'est pas rare, en se promenant, de mettre le 
pied sur un crâne ou sur des ossements d'hommes 
ou d'animaux. Les cadavres des indigents ne sont 
pas enterrés, les hyènes et les chacals qui rôdent la 
nuit autour des maisons se chargent de les dé- 
pouiller de leur chair. Il y a deux ans, à l'époque 
de la famine, le spectacle était, paraît-il, terrible! 
On ne voyait que lambeaux humains à peine déchi- 
quetés, que les hyènes rassasiées abandonnaient, 
chassées par la clarté du jour. 

Les Abyssins n'ont pas d'état civil, ils naissent, se 
marient et meurent sans actes officiels. 

Sur une petite plaine, au pied de la demeure du 
ras Makonnen, se tient le marché quotidien, et plus 
loin, sur un espace moins restreint, le marché hebdo- 
madaire, de beaucoup plus important. 

Le samedi, à midi, l'animation y est très grande. 
Les transactions s'opèrent sous l'œil du nagadi-ras 
(chef des marchands)* 

Placé sur une éminence, sorte de tribune en 
pierre et bois, sous une ombrelle d'osier, il juge les 
différends qu'on lui soumet à tous moments. 



88 UNE EXPEDITION AVEC MÉNÉLIK. 

Le marché est un véritable fouillis d'hommes, de 
femmes, de mulets, d'ânes, de chevaux et de mar- 
chandises de toutes sortes étalées sur le sol. Une fois 
engagé dans la foule, on a peine à se frayer un pas- 
sage. On avance à tout instant entre deux croupes de 
mulets ou sur les jambes des marchands. 

La monnaie en Abyssinie est le thaler de Marie- 
Thérèse d'Autriche, qui varie de valeur selon le 
cours de l'argent à Aden. Dans certaines provinces 
occidentales il y a un peu de monnaie de fer. 

Le commerce se fait surtout par échanges. Le 
plus grand trafic du pays consiste en toiles de coton, 
en provisions de bouche, en bétail, en or, en civette 
ou en ivoire que l'on donne au poids, et principale- 
ment en sel, que l'on peut proprement appeler la 
monnaie du pays. On le débite par morceaux d'en- 
viron 25 centimètres de longueur sur k à 5 centi- 
mètres de largeur et d'épaisseur. On en a plus ou 
moins pour un thaler selon que Ton est plus ou 
moins loin du lieu où on le prend. On fait beaucoup 
de cas du sel en Abyssinie, et le R. P. Jérôme Lobo 
rapporte que, lors de son voyage en ces contrées, 
chacun en portait un petit pain dans une bourse 
pendue à la ceinture. Lorsque deux amis se rencon- 
traient, ils tiraient leur sel et se le donnaient à lé- 
cher, puis le remettaient en place. C'eût été une très 



LE MARCHÉ. 89 

grande incivilité d'y manquer et de ne pas faire 
toutes les façons qui doivent accompagner cette 
« honnêteté ». 

Les pains de sel ou amolès sont entassés en piles 
devant les innombrables changeurs du marché. Pour 
convertir un thaler, que de pourparlers! D'abord on 
le retourne en tous sens et on le montre aux voisins, 
puis les amolès sont soupesés, mesurés, étudiés un à 
un, on frappe dessus et Ton écoute le son produit, 
pour savoir si le pain est bien plein et non fêlé ! 
Enfin on s'entend et l'on se tape dans la main : 
affaire conclue ! 

M. Chefneux a récemment apporté d'Europe, à 
titre d'essai, une nouvelle monnaie à l'effigie du 
Négous.Mais l'échange et la circulation des thalers 
actuels, quand ils ne sont ni trop neufs ni trop usés, 
est déjà l'objet de tant de difficultés, qu'il me paraît 
impossible de faire prendre avant longtemps les 
nouvelles pièces. Elles sont fort belles, bien frap- 
pées et de titre plus élevé que les thalers anciens, 
qui salissent les mains dès qu'on en a touché une 
dizaine. Toutes raisons qui me font croire que les 
Abyssins s'en serviront comme de médailles ou pour 
orner les pommeaux de leurs sabres, à moins qu'ils 
ne les fassent fondre pour confectionner leurs vilains 
.bijoux. 



90 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

L'unité de longueur est la coudée : chaque ache- 
teur mesure lui-même avec son avant-bras ce dont 
il a besoin. Les hommes aux bras les plus longs 
sont chargés des emplettes pour leurs amis et con- 
naissances moins favorisés qu'eux sous le rapport de 
la taille. 

La mesure de poids est le thaler, pesé dans une 
balance fort sommaire, à 
un seul plateau de peau ; 
une ficelle mobile au 
bout du fléau tient l'ap- 
pareil en suspension. 

Pêle-mêle, au hasard 
de l'arrivée, accroupis 
sur leurs marchandises 
ou à côté, les marchands 
et marchandes vendent 
du bois à brûler, du 
miel, du grain, du café, des lames de sabre, des 
oignons, des fers de hache, de lance ou de charrue, 
des étoffes des Indes, de la verroterie, des fils de 
coton, des selles, des harnais, des mulets, des che- 
vaux ou des ânes, des bœufs ou des moutons, des 
boutons de métal ou d'os, des cartouches, des peaux 
tannées, des peaux de léopard ou de panthère, du 
beurre, du piment, de la poterie, des toges neuves 




MONNAIE DE MENELIK. 



LES ABYSSINS. 93 

ou d'occasion, des burnous, des poulets, enfin toute 
espèce de denrées, d'ustensiles ou de matières né- 
cessaires à la vie. 

Par-dessus cette foule plane l'odeur du beurre 
rance dont les Abyssins et surtout les Abyssines 
s'inondent les cheveux ! 

Vu la grande quantité d'abeilles et le grand 
nombre de vaches qu'on y nourrit, les voyageurs ont 
dit de tout temps que l'Abyssinie est « une terre de 
miel et de beurre ». 



IV 



A mesure que l'on s'éloigne de la côte, la vie 
devient des plus primitives. Elle varie peu suivant 
les peuplades. Les Gallas sont certes les plus tra- 
vailleurs; à l'inverse des Abyssins, ils sont fidèles 
aux Européens, auxquels ils s'attachent; ils confec- 
tionnent quelques ustensiles de ménage, en bois, en 
corne, en fer, ou en osier tressé, garnis de perles de 
couleur ou de coquillages : étuis à bouteilles, cor- 
beilles, cornes à boire, lances et couteaux-poi- 
gnards, etc. Mais les Abyssins proprement dits sont 
paresseux, rebelles à tout progrès, et ne font rien qui 
puisse leur rendre l'existence plus douce ; ils sont du 
reste tellement orgueilleux, qu'ils ne veulent pas 



94 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

avouer la supériorité des blancs, bien qu'entre eux 
ils disent : « Ce sont des diables ! » Leur seule 
industrie consiste dans la fabrication de fers de 
lance et de sabres grossièrement forgés; ils ne sont 
pas commerçants et s'adonnent soit au métier des 
armes, soit à celui d'avocat ou de prêtre. 

La figure de l'Abyssin ressemble presque, n'était 
la couleur, à celle de l'Européen, et n'a rien de 
commun avec le type nègre proprement dit, à profil 
fuyant et à lippe prononcée. Traiter un Abyssin de 
nègre est une insulte grave. On rencontre en Abys- 
sinie de beaux types d'hommes; les femmes, dont 
quelques-unes sont fort jolies, sont nubiles vers dix 
ans; elles se marient souvent à cet âge; elles jouent 
un rôle effacé et servent plutôt de domestiques que 
de compagnes. Elles ont soin de la cuisine et font 
les travaux les plus durs : elles vont chercher l'eau 
à la rivière dans de grandes jarres en terre cuite 
qu'elles portent sur les reins, soutenues par une 
corde passée sur les seins; ce sont elles aussi qui 
enduisent les murs de bouse de vache. Cette matière 
est très employée en Abyssinie : délayée avec de 
l'eau elle sert de peinture, mêlée à de la paille 
hachée menu et à de la boue elle remplace le mor- 
tier, desséchée elle sert de combustible ! 

Les femmes sont habillées d'une grande pièce 



LES ABYSSINS. 95 

carrée d'étoffe blanche, tissée dans le pays, et pliée 
en quatre avec ouvertures pour la tête et les bras ; 
une écharpe d'étoffe ou de mousseline également 
blanche forme ceinture. Rien de plus. Les grandes 
dames portent comme les hommes le djano blanc 
coupé de rouge, et le burnous noir de drap ou de soie. 

Quelques-unes, les élégantes, mettent des bas de 
couleur avec lesquels elles marchent dans la boue 
sans chaussures. Gomme elles montent à mulet à 
califourchon, un léger pantalon de toile s'ajoute à 
leur costume. 

Du front à la nuque partent, parallèlement aux 
oreilles, des raies assez larges entre lesquelles les 
cheveux sont tressés fin; à la nuque, un toupet en 
éventail garnit le cou. 

D'autres ont les cheveux courts à la Titus; les 
vierges ont une tonsure qu'entoure une couronne de 
cheveux coupés ras. 

Mais, de quelque manière qu'elles se coiffent, 
les Abyssines oignent toutes leur chevelure de beurre, 
saupoudré souvent d'une herbe pilée qui donne à 
leur tête un aspect verdâtre et exhale une odeur 
repoussante ! 

Les Abyssines se parent de menus bijoux d'argent 
(l'impératrice ayant le monopole exclusif des joyaux 
d'or), bagues à tous les doigts, boucles d'oreilles en 



96 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

filigrane en forme de vis. Le cordon de soie bleu 
foncé (mateub) qui entoure le cou de tout chrétien 
est agrémenté de petites chaînettes, de médailles ou 
de croix. 

Les femmes gallas s'enroulent autour des hanches 
des peaux qui descendent jusqu'aux genoux. Les 
hardes qui couvrent leurs épaules, laissant à nu les 
bras et les seins, sont également en peaux. Elles ont 
aux bras de lourds bracelets d'étain, de cuivre, de fer 
ou d'ivoire; de nombreux rangs de perles en verre 
de couleur garnissent leur poitrine. 

Les guerriers abyssins portent les cheveux tressés 
comme les femmes, ainsi que les chasseurs d'élé- 
phants. Ces derniers ont aux oreilles des anneaux 
d'or ou de petites chaînes très fines, dont le nombre 
indique la quantité de victimes qu'ils ont faites. Les 
tueurs de lions, aux grandes cérémonies, ceignent 
leur front d'une crinière léonine. 

La nourriture des Abyssins est des plus simples : 
des galettes de farine à peine moulue et mal cuite, 
trempées dans des sauces invariablement assaison- 
nées de poivre de berberi (piment), extrêmement 
violent. Le tout arrosé, comme boisson, de talla, 
espèce de bière, ou de tetch, fait avec du miel. 

Les Européens ont peine à s'accoutumer à la 
nourriture abyssine. On peut cependant citer deux 




LE BALAM BARRAS GORGUIS ET M. MAC KELBY. 



LES ABYSSINS. 99 

blancs, le Balam Barras Gorguis, un Grec, et 
M. Mac Kelby, un Anglais, qui, habitant l'Abys- 
sinie depuis une trentaine d'années, s'habillent et 
vivent complètement à l'abyssine. Lorsqu'ils venaient 
déjeuner à la factorerie, les mets préparés à la fran- 
çaise ne plaisaient pas à leurs palais, accoutumés 
au berberi. 

Voici comment s'ordonnent les repas : les hommes, 
après s'être passé de l'eau sur les mains, s'asseyent 
par terre en demi-cercle, dans la chambre souvent 
unique qui compose l'habitation. Les femmes ap- 
portent l'une le pain sur de grandes corbeilles 
plates, d'autres les sauces où nagent régulièrement 
des morceaux de mouton, en dehors des jours 
maigres, qui remplissent en Abyssinie un bon tiers 
du calendrier, d'autres enfin la boisson. 

Une femme s'agenouille devant les convives et 
dispose devant chacun d'eux, sur une première ga- 
lette de pains que contient la corbeille, d'autres 
galettes prises en dessous et qu'elle a préalablement 
trempées avec ses doigts dans la sauce placée auprès 
d'elle, qu'elle goûte elle-même afin de montrer qu'on 
peut manger en toute sécurité. Les convives se 
servent de leur main droite en guise de fourchette 
et de cuiller. Ils tiennent la viande les doigts écartés 
et la déchiquettent dans les intervalles avec un mau- 



100 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

vais canif, ou bien ils mettent un gros morceau 
directement à la Louche et, le tenant avec les dents, 
ils détachent d'un coup sec ce qui dépasse leurs 
lèvres. Pour moi, je m'entaillai le nez au premier 
essai. Les jarres de boisson circulent. Chez les grands 
personnages, des bêrillês, petits flacons de verre de 
couleur, contenant du tetch, sont placés devant cha- 
cun, entourés d'un linge pour préserver du mauvais 
œil! C'est aussi pour éviter le mauvais œil que les 
issues des maisons sont fermées pendant les repas, 
de sorte que le jour y entre à peine. 

Le repas fini, les serviteurs mangent de la même 
façon, sous l'œil du maître et en plusieurs services, 
suivant leur importance. 

En route, les Abyssins sont très sobres et se nour- 
rissent, des semaines entières, avec quelques poi- 
gnées de blé, d'orge grillés ou de pois chiches. 

Gomme viande, le mouton seul alimente les repas. 
Les bœufs sont trop chers et c'est un crime de tuer 
un veau. Les poulets sont étiques, mauvais, mais 
à bon marché. On en a jusqu'à trente pour un tha- 
ler! Quant aux œufs, ils sont pour ainsi dire dé- 
laissés. 

Les légumes sont rares; les choux seuls abondent, 
mais ils montent d'une façon surprenante et res- 
semblent beaucoup à des chardons. Les oignons, 



LES ABYSSINS. 103 

aulx, etc., viennent du Harrar. Des fèves et pois 
chiches se trouvent au marché. Le café, en grande 
abondance, provient le plus souvent des pays de 
Djimma et de Kaffa. Il est peu goûté des indigènes, 
qui le consomment par petite quantité et mélangé 
avec des clous de girofle. Il est l'objet d'une expor- 
tation considérable. Le prix en est très bas; mais son 
transport par mulets jusqu'au Harrar et par cha- 
meaux jusqu'à la côte le rend relativement cher. 

Chaque semaine le Négous envoyaitaux Européens 
une provision de poireaux, carottes, choux, bette- 
raves, salades, etc., poussés dans son potager. 

Les maladies sont nombreuses et répugnantes : 
la fièvre, la lèpre, la gale et surtout la syphilis y 
régnent à l'état latent. Cette dernière maladie est 
presque générale. 

Quant aux médecins, ils sont remplacés par des 
charlatans qui usent de toutes sortes de sortilèges 
pour soigner leurs clients. Par des tours de passe- 
passe, faciles à cause de l'obscurité presque com- 
plète qui règne dans toute demeure abyssine, ils 
font vomir à leurs malades des crapauds ou des cou- 
leuvres, qu'ils sortent de dessous leur toge, et pré- 
tendent avoir trouvé la cause de leurs souffrances. 

L'empereur s'occupe beaucoup de médecine. Il 
possède de nombreuses pharmacies portatives et un 



104 UNE EXPEDITION AVEC MENELIK. 

attirail complet de chirurgien, dons du D r Traversi. 
Un jour il apprit que Mme Stévenin, récemment 
arrivée au Choa pour retrouver son mari, était prise 
de fièvre. La quinine ne lui faisait que peu d'effet; 
il lui envoya un remède qu'il dit être souverain : un 
pot de beurre de deux ans, qu'il fallait boire en 
plusieurs petits verres; mais on ne peut dire que le 
remède ait été efficace, la malade s'étant absolument 
refusée à absorber cette drogue vraiment par trop 
rance . 

Ménélik est avide de s'instruire, il se fait expli- 
quer par les Européens tout ce qui lui semble nou- 
veau. 

On avait dit au Négous que la découverte des 
mines de charbon donnerait à son pays une valeur 
énorme; aussi avait-il ordonné qu'on lui apportât 
un spécimen de toutes les pierres noires trouvées 
en Ethiopie. 

Il ne se passait pas de semaine sans qu'il fasse 
appeler l'un de nous au Guébi pour lui présenter 
quelque pierre calcinée ramassée dans des terrains 
volcaniques, espérant toujours trouver trace de char- 
bon! 

Son grand plaisir était de montrer à ses tributaires 
quelque nouvel engin, arme ou mécanique, nouvel- 
lement rapporté d'Europe, et je me rappellerai tou- 



LES ABYSSINS. 



105 



jours Téton nement du roi du Godjam lorsque le 
Négous fît sauter devant lui, à la dynamite, des 
blocs de rochers qui barraient un des torrents 
d'Addis-Ababa ! 




LE SAGANET. 




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LE « BE GIRONDE » BALTCHA. 



CHAPITRE III 



Le Guébi ou palais impérial. — Le lebacha. — Le roi de 
Djimma et le ras Mangacha viennent à Addis-Ababa. — Le 
colonel Piano, envoyé italien. — Je pars pour une expédi- 
tion au Oualamo à la suite du Négous. 



I 

L'ensemble du Guébi ou palais impérial se com- 
pose de plusieurs bâtiments. L'Elfigne, où demeu- 
rent Leurs Majestés, domine de beaucoup les autres. 

L'Elfigne ne comprend que deux vastes pièces, 
Tune au rez-de-chaussée, la seconde au premier 
étage. Elles sont peu garnies, celle du premier 
seule est tapissée de papier peint bleu et rouge à 
grands ramages d'or. Deux lustres en verre taillé, 



108 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

un grand lit de repos sous un baldaquin de mous- 
seline, de lourds tapis en sont les seuls ornements. 
On accède au premier étage par un escalier exté- 
rieur en bois peint de couleurs vives, donnant sur 
une véranda qui entoure la maison. C'est de là que 
Ménélik, à l'aide de puissantes longues-vues, pour 
lesquelles il a un goût qui touche à la manie, sur- 
veille toute la ville. 

Le Saganet, ou lieu de justice, est également 
assez élevé ; une horloge est placée au haut de l'édi- 
fice; tous les jours, Yaffanougous (bouche du roi), 
grand juge du Ghoa, y rend la justice; le Négous 
assiste aux procès importants. Les accusés sont 
amenés le cou pris dans une fourche en bois ou les 
mains enchaînées. L'exécution suit de près la sen- 
tence. La peine la plus ordinaire consiste en coups 
de fouet, qui zèbrent les reins des suppliciés de 
sillons sanglants. Pour faire des exemples, les exé- 
cutions ont lieu quelquefois publiquement le samedi, 
sur la place du marché. Le voleur est condamné à 
avoir une main coupée; aux récidivistes on coupe 
la main droite et le pied gauche ; pour les faux ser- 
ments, on coupe la langue; pour les faits plus 
graves, c'est la mort. 

En théorie le Négous seul a droit de prononcer 
les arrêts de mort; mais en réalité les gouverneurs 



LE GUÉBI OU PALAIS IMPÉRIAL. 109 

de province les dictent également. Ils sont exécutés 
par les parents de la victime, généralement de la 
façon dont celle-ci a péri, ce qui donne lieu sou- 
vent à des incidents bizarres. Un bûcheron, en tom- 
bant d'un arbre, ayant tué un homme sans lui- 
même se blesser, fut traîné en justice et condamné à 
mourir de la même mort; mais les parents de la 
victime entre les -mains desquels il fut remis ne vou- 
lurent pas risquer leur vie pour mettre à exécution 
la sentence : l'arrêt correspondait à un acquittement. 

Il existe à la cour éthiopienne une charge destinée 
à seconder la justice. C'est en quelque sorte une po- 
lice secrète qui cache ses moyens d'action sous des 
dehors de charlatanisme. 

Cette charge est héréditaire, le chef de la famille 
en est le titulaire, mais ses 'proches parents peuvent 
en remplir l'emploi : on le nomme lebacha. 

A l'aide d'un breuvage dont la recette, tenue 
secrète, est transmise de père en fils, on endort des 
enfants élevés dans ce but, qui pendant leur som- 
meil deviennent alors extralucides et désignent le 
coupable recherché. 

Il m'a été donné d'assister à une de ces séances de 
somnambulisme. Un officier d'un général voisin de 
notre factorerie avait été victime de vols répétés. 
Il se décida à laire venir le lebacha. Tous les parti- 



110 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

sans du général, soldats, domestiques, paysans et 
esclaves, hommes, femmes et enfants, étaient assis 
en un vaste cercle devant sa maison. On endormit 
un des petits sujets dans une hutte. Il en sortit 
bientôt l'œil hagard et l'air inspiré. Après de nom- 
breuses allées et venues autour des spectateurs, il fil 
les gestes d'une femme allant quérir de l'eau à la 
rivière, filant du coton, pilant du piment, moulant 
la farine et vaquant aux soins du ménage. Chacun 
comprit alors que c le voleur était une femme. Mais 
la surprise fut à son paroxysme lorsqu'il se préci- 
pita sur la femme même du volé et la secoua bru- 
talement, la désignant, au milieu des huées de l'as- 
sistance, à la vindicte de son mari. 

C'est l'hypnotisme mis au service de dame Thé- 
mis. 

L'entourage de l'empereur est nombreux. Le chef 
actuel de sa cour, sorte de grand chambellan, est 
un guerrier tueur [d'éléphants : le liké Mekouas 
Abato; c'est lui qui, dans les expéditions, se tient 
— poste peu enviable — sous le parapluie écarlate, 
brodé et frangé d'or, trompant les ennemis, qui 
dirigent leurs balles sur lui, pendant que Sa Majesté 
est confondue parmi ses généraux. 

Il partage d'ailleurs cette charge avec le liké Me- 
kouas Adeno. Le jour où l'empereur reçoit officiel- 



LE CUÉBI OU PALAIS IMPÉRIAL. 111 

lement quelque roi tributaire, ces officiers se 
placent de chaque côté de leur souverain, vêtus 
identiquement, habits de 
soie et de velours brodés, 
manteau royal en velours 
cramoisi brodé d'or et 
garni de fourrure : la cou- 
ronne d'or au saintGeorges 
d'émail le distingue de 
ses deux acolytes. Sous la 
couronne, le Négous ne 
peut parler. Cet usage est- 
il dû à la solennité de la 
chose ou au poids phéno- 
ménal de la couronne qui 
empêcherait Sa Majesté 
de desserrer les mâchoi- 
res? Toujours est-il que, 
lorsque Sa Majesté désire 

répondre aux paroles de LE like mekouas ~;'"" 
paix que lui apportent ses GRAND CHAMCELLAN - 

tributaires, un des deux liké Mekouas lui retire, 
sur un signe, les attributs gênants de sa grandeur. 
Les favoris sont : le général Tessamma, cousin 
de la reine, le grasmatch Joseph Négoussié, qui 
suivit en 1880 le ras Makonnen en mission en 




112 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

Italie, et qui parle très bien le français, puis le 
begironde Baltcha, intendant général, eunuque et 
général d'artillerie. A ces trois emplois, dont l'un 
n'est pas dû à la faveur, il ajoute celui de gardien 
des trésors impériaux, et dans cette fonction il faut 
reconnaître que ses rapports avec les Européens ne 
sont rien moins qu'agréables. La cour comprend en 
outre un secrétaire, garde du sceau impérial, le cheî 
des marchands, le chef des azages (intendants), le 
chef des baldaras (écuyers), et les balamouanes, 
fils des grands personnages que Sa Majesté garde 
au palais tant comme pages que comme otages dé- 
guisés, lorsqu'elle confie à leurs pères des gouver- 
nements de province, etc. 

Le ras Dargué, oncle de l'empereur, est fort 
écouté et donne au palais des conseils toujours salu- 
taires. C'est la Providence des Européens. 

Il n'y a pas à proprement parler de hiérarchie 
militaire. Le Négous nomme les favoris : général 
de l'aile droite, général de l'aile gauche, d'avant- 
garde, etc. Il leur donne le gouvernement de pro- 
vinces plus ou moins importantes, suivant les ser- 
vices rendus; un général gouverneur d'un pays, 
après de très grandes preuves de dévouement à la 
cause impériale, est nommé ras. 

Les tributaires de SaMaiesté viennent tour à tour 



LE GUEBI OU PALAIS IMPÉRIAL. 113 

camper à Addis-Ababa pour apporter leurs impôts. 

Ce sont : le roi du Godjam, Taclaïmanot; le roi 
de Djimma, Abba Djiffar (le dernier des rois mar- 
chands d'esclaves) ; le ras Makonnen, gouverneur 
du Harrar ; le ras Mangacha, fils de feu l'empereur 
Jean et petit-fils de l'empereur Théodoros, gouver- 
neur du Tigré; le général Guebré Esguère, gouver- 
neur de Léka, le pays des mines d'or ; le ras Mikaël, 
gouverneur des pays Ouollos; le ras Ollié, frère 
de l'impératrice; les ras Aloula, Oueldgorguis, etc. 
Le général Guebré Esguère, pour n'en citer 
qu'un, apporte annuellement dans la caisse impé- 
riale 20 kilogrammes d'or et 3 000 kilogrammes de 
dents d'éléphants. 

Dans l'enceinte du palais se trouvent quelques 
bâtiments séparés, tels qu'une chapelle et legouada, 
dépôt de tous les trésors de l'empereur, gardés par 
des eunuques rébarbatifs. Là s'entassent les habits 
de Sa Majesté à côté de harnais du pays, des bou- 
cliers garnis d'argent, des vêtements de cérémonie 
des gens du palais, des fauteuils en peluche, des 
couronnes d'or ou d'argent, tandis que dans un coin 
les cadeaux des souverains amis du Négous offrent 
leurs écrins à la poussière : on voit pêle-mêle ser- 
vices de Sèvres bleu de roi, orfèvrerie en Toula, 
armes précieuses, à côté de bibles abyssines enlu- 



114 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

minées, des instruments d'optique et de chirurgie, 
de vieilles chaussures éculées, des stéréoscopes avec 
vues des monuments d'Europe et portraits des 
étoiles chorégraphiques des bals de nuit de Paris, 
des décorations de la couronne d'Italie, etc.... 

Plus loin et près du Saganet se trouve l'Adé- 
rache, v vaste hall servant de salle de réception ou de 
salle à manger les jours de grands festins, qui se 
nomment guébeur, et qui ont lieu deux ou trois fois 
la semaine. 

Sa Majesté entre dans l'Adérache avec les intimes 
de son entourage et mange à l'antique, couché sur 
un vaste divan surélevé, recouvert de lourds tapis 
et de coussins de soie, sous un baldaquin en bois 
peint, garni d'étoffes aux tons criards. Sa nourriture, 
contenue dans une corbeille ornée de pendeloques de 
verre et de métal, est placée devant lui sur un gué- 
ridon. 

A quelques mètres de son divan, des tissus de 
gaze sont tendus, enfermant un espace réservé. 

Les favoris entourent l'empereur, attentifs à ses 
moindres gestes, ! le cachant aux regards profanes 
avec leurs toges dès qu'il lui prend envie de boire, 
de tousser, d'éternuer ou de se moucher. 

L'empereur ayant commencé son repas, l'azage 
de service fait entrer dans la salle les ras et les 



LE GUÉBI OU PALAIS IMPÉRIAL. 115 

grands prêtres, quelques minutes plus tard arrive 
une seconde fournée de convives, composée des gé- 
néraux et des personnages importants, parmi les- 
quels les Européens qui se trouvent à ce moment au 
palais. 

On s'assied par terre « en tailleur » sur des nattes 
ou des tapis, par groupes de trois ou quatre, et plus 
ou moins près du Négous suivant son rang à la 
cour. 

Une troisième et une quatrième fournée de con- 
vives entrent, puis une cinquième, qui se tient de- 
bout le long des murs. 

Enfin on tire les voiles de gaze, et la foule des 
officiers de la suite de l'empereur, des généraux ou 
des grands seigneurs se précipite dans la salle pour 
prendre part au festin. 

Les hommes de service, le torse nu, apportent 
devant chaque groupe des corbeilles garnies de pain 
et d'aliments; les cornes de boisson circulent, les 
quartiers de bœuf cru portés par des domestiques 
sont déchiquetés par chaque convive. 

Ce dernier mets se nomme brondo, et peut s'inti- 
tuler le plat national de l'Ethiopie. 

L'ingestion de viande crue encore palpitante, as- 
saisonnée de poivre et de piments, explique pour- 
quoi les Abyssins ont tous des taenias pour commen- 



H6 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

saux intérieurs. Elisée Reclus dit qu'ils préfèrent 
en être incommodés plutôt que de renoncer à leur 
savoureux brondo. Mais le remède est près du mal, 
car le kousso est un arbre qui pousse abondamment 
en Ethiopie. Une fois par mois, chaque Abyssin 
ingurgite de la graine de cet arbre, remède violent, 
qui le débarrasse pour quelques semaines de son 
hôte intestinal. 

Le Négous, lorsqu'il veut distinguer quelqu'un, 
lui envoie quelque bribe de son repas, qu'un do- 
mestique apporte dans le creux de sa main. Insigne 
honneur qui fait parfois bien des jaloux! 

Pendant le repas, un asrnari, troubadour afri- 
cain, improvise, en s'accompagnant sur un instru- 
ment monocorde, des louanges au Négous; le repas 
fini, quelques musiciens soufflent dans des trompettes 
en bambou, d'autres'raclent de primitifs instruments 
à cordes pendant qu'un chanteur psalmodie d'une 
voix de fausset des litanies qui dominent le mur- 
mure, pourtant bruyant, des conversations. 

Les jours de fête religieuse, les prêtres, égayés 
par les fumées de la boisson, hurlent au son de 
grands tambours d'argent et dansent des cancans 
échevelés. 

Après les repas, l'empereur tient audience. 

Ménélik est très matinal. A peine le jour levé, il 



LE LEBAGHA. 119 

sort de son appartement, et rôde dans les cours du 
Guébi, entouré de ses favoris, toujours sous son om- 
brelle rouge, que porte l'un d'eux. Il va et vient, 
constamment occupé à surveiller quelques travaux, 
montage de scies mécaniques, pose de conduites 
d'eau, réparation de pièces d'artillerie ou de fusils, 
confection de colliers de mulets et de boucliers 
garnis d'argent qu'il distribue comme récompense. 

D'autres jours il surveille les plantations de ses 
jardins, où poussent des légumes dont les graines 
ont été nouvellement apportées de France. 

L'empereur est d'une activité infatigable ; lorsqu'il 
surveille des travaux de construction, de canalisa- 
tion ou de barrage d'une rivière et qu'on a besoin 
de pierres, il descend de son mulet et, donnant 
l'exemple, en porte une à l'endroit voulu. Aussitôt 
toute sa suite, favoris, courtisans, généraux, juges, 
prêtres, jusqu'au dernier des domestiques, fait de 
même : chacun apporte sa pierre, et le nombre dé- 
passe bientôt celui qui est nécessaire. 



II 

Lalangue usuelle en Ethiopie estl'amharique, qu'il 
ne faut pas confondre avec le guèze ecclésiastique, 
employé seulement par les prêtres et par les savants. 



120 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

Le guèze paraît, du moins à ce que prétendent les 
linguistes, se rapprocher de l'hébreu et de T arabe. 
L'amharique descend du guèze, Vil faut en croire les 
savants qui se sont spécialement occupés de l'étude 
des langues orientales, mais forme néanmoins une 
langue très distincte. 

L'alphabet amharique ou abyssin se compose de 
33 lettres; chacune d'elles forme 7 caractères diffé- 
rents, plus vingt diphtongues, ce qui fait donc 251 ca- 
ractères. Presque chaque caractère donne une syl- 
labe, ce qui rend l'orthographe facile à apprendre. 

Il n'y a pas de littérature proprement dite en Abys- 
sinie, à moins de compter comme telle les chants 
guerriers que les chantres abyssins, comme les trou- 
badours du moyen âge, psalmodient à la fin des 
repas, s'accompagnant sur des instruments mono- 
cordes qui rendent nerveux les gens les plus calmes. 

Les grands personnages ne savent pas écrire. Ils 
traînent toujours à leur suite un ou plusieurs secré- 
taires, bambins généralement instruits par les 
prêtres. 

Chaque seigneur possède un sceau grossièrement 
gravé sur cuivre, qu'il appose à la fin de ses lettres. 
Le Négous et les évêques ont seuls le privilège de 
mettre leur cachet au commencement de leurs mis- 
sives. 



LE LEBAGHA. 121 

Celles-ci commencent toujours par les formules 
de politesse. Je citerai une lettre que m'a remise le 
Négous au moment de mon départ du Choa pour 
annoncer au ras Makonnen que je devais passer par 
le Harrar et qu'il était inutile de visiter mes bagages 
à la douane : 

D'abord le cachet aux armes du Négous. 

« Envoi du Négous, roi d'Ethiopie, au ras Makon- 
nen. Gomment vas-tu? Moi, je suis en bonne santé, 
grâce à Dieu. 

« Monsieur Vanderheym retourne dans son pays. 
Il m'a dit n'avoir avec lui que sa malle pour effets, 
et qu'il n'avait pas de marchandises. Laisse-le 
passer. 

ce Écrit à Addis-Ababa le 22 février 1887 (style 
amharique). » 

Ménélik possède des enveloppes à ses armes gra- 
vées en or, mais les messages abyssins sont généra- 
lement plies menu et envoyés à leur destinataire par 
courrier, enveloppés dans un chiffon de linge trempé 
dans de la cire pour le rendre imperméable. 

Pour la lecture des lettres, les seigneurs appellent 
leurs secrétaires, qui naturellement sont au courant 
de tout ce qui se passe. 

Les fêtes religieuses sont fort nombreuses et cor- 
respondent toujours à un jour de jeûne. 



122 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. ' 

Outre les dimanches, qui sont un prétexte pour 
les Abyssins de se livrer à leur occupation favorite, 
la paresse, il y a chaque mois une quinzaine de 
jours fériés. Ce sont les Sainte-Marie, Saint-Taclaï- 
manot, Saint-Jean, Saint-Abbo, Saint-Michel, Saint- 
Emmanuel, Saint-Georges, la fête du Sauveur, etc. 

La Mascale ou fête de la Croix est la plus grande 
fête annuelle, il y a cérémonie au Guébi. Le clergé 
sort en costume d'apparat, on tire le canon, etc. 
Les vassaux du Négous, gouverneurs de province, 
viennent généralement pour ce jour-là à la résidence 
impériale. C'est aussi le moment des règlements de 
comptes de fin d'année entre seigneurs et négo- 
ciants. 

Le jour de la « flagellation », les partisans des 
chefs 'se rendent chez leurs voisins, pour leur de- 
mander à manger. Il est d'usage de leur donner du 
pain ou de quoi en acheter. Mais, le soir de ce 
jour, les esprits sont échauffés par le tetch que l'on 
boit dans ces visites. Il s'ensuit des bagarres, et 
souvent la maison d'un chef un peu avare est le 
théâtre d'un siège en règle, qui finit par du sang 
versé de part et d'autre. Le caractère querelleur et 
batailleur des Abyssins se plaît à ce genre de luttes. 



ROI DE DJ1MMA ET RAS MANGACHA. 123 



III 

Quelques semaines après mon arrivée au Ghoa, 
le roi de Djimma vint avec tout son monde d'offi- 
ciers et de marchands; il établit son campement sur 
une vaste plaine d'Addis-Ababa, sa tente dominant 
les autres. 

Les négociants européens ont coutume d'aller lui 
rendre visite pour lui offrir des marchandises. Il 
les traite très bien et les a en grande estime. Son 
campement est des # plus intéressants, car les gens 
de Djimma sont très commerçants et travaillent 
malgré le peu de ressources qu'offre leur pays. 

Us ont de fort bons chevaux, qu'ils vendent en- 
viron 20 thalers (50 fr.), des torches en cire (fort 
utiles pour la route), des toges assez bien tissées en 
laine de couleur, du tabac qu'ils cultivent et qu'ils 
préparent convenablement en gros câbles, des poi- 
gnards bien façonnés à manches en cuivre de dif- 
férents tons, des gobelets en corne. Ils chassent l'élé- 
phant et ne manquent jamais d'ivoire, non plus que 
de civette. Là ne s'arrête pas leur commerce : la 
traite des esclaves se fait également, mais en cachette, 
par crainte du Négous, qui a rendu maints édits de 
prohibition. 



124 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 





Lorsqu'on se promène dans le campement d'Abba- 
Djiffar, quelque marchand vient à vous à la tombée 

de la nuit et, sous 
le prétexte de vous 
mener voir des 
étoffes, vous fait en- 
trer dans sa tente, 
écarte ses familiers 
qui font le guet au 
dehors et vous pro- 
pose des petits gar- 
çons ou des petites 
filles, qu'il cède en 
échange de quel- 
ques thalers. 

Nous nous pro- 
menions avec 
M. X... autour des 
tentes, marchan- 
dant des poignards 
et des toges tissées 
de fils multicolores, 
lorsqu'on vint nous offrir une petite fille. 

Nous entrâmes dans la tente du marchand. On 
nous présenta l'enfant, qui vint à nous à moitié nue, 
l'air abruti, maigre. Après l'avoir auscultée et vé- 



HADA GIIIIiEE, JEL'NE ESCLAVE GALLA. 



ROI DE DJIMMA ET RAS MANGACHA. 125 

rifîé l'état de sa mâchoire pour voir si elle était 
saine et bien conformée, comme font les maqui- 
gnons à la foire aux chevaux, M. X... conclut 
l'affaire pour 17 thalers (environ 42 francs) et em- 
mena chez lui la jeune Hada Ghibée dans son cos- 
tume national : un chiffon grossièrement tissé autour 
des reins, une peau nouée sur les épaules. Je ne 
manquai pas de la photographier le lendemain. 

On nous présenta également des petits garçons pour 
une dizaine de thalers. J'allais en acheter un à titre 
de curiosité et pour avoir la preuve vivante que la 
traite des noirs existait encore en Abyssinie, mais 
je dus sortir de la tente, écœuré, le frère du gamin 
en question pleurant à fendre l'âme parce qu'il allait 
être séparé de lui. 

Le 9 juin de cette année (1894) nous assistâmes au 
palais à une des plus belles cérémonies que l'on 
puisse voir au Ghoa : la visite au Négous du fameux 
ras Mangacha, gouverneur du Tigré et par consé- 
quent adversaire direct du général italien Baratieri 
en Erythrée. 

De même que les photographes aux grands enter- 
rements à Paris, nous étions sur pied dès l'aurore, 
le docteur Traversi et moi, braquant nos objectifs 
de tous côtés, prenant des groupes de fantassins ou 
d'artilleurs. J'eus même l'idée de réunir trois sol- 



126 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 



datsque j'avais trouvés disséminés parmi les troupes 
impériales et coiffés de casques de gardes munici- 
paux parisiens. 



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Rien n'était plus 


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drôle et plus gro- 
tesque que ces mo- 
ricauds. 


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Dès l'aurore 
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du Ghoa étaient 










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L ARTILLERIE DU NEGOUS. 



ROI DE DJIMMA ET RAS MANGAGHA. 129 

groupées autour et dans les cours du palais. 
De près, le soldat semble sale et risible, enveloppé 
d'oripeaux voyants, habillé de chemises à tons 
criards, d'étoffes à rideaux ou de soieries Pompa- 
dour; lance ou fusil au poing, bouclier au bras, 
sabre au côté; avec les coiffures les plus hétéroclites : 
couronne d'argent ou de cuivre, bandeau de mous- 
seline ou de satin de couleur, chapeaux de feutre 
ou de paille à formes extravagantes. 

Deci delà le drapeau national déploie ses trois 
flammes, verte, rouge et jaune, fixées à une mau- 
vaise hampe de bois à peine dégrossi. 

Le Négous possède une quarantaine de petites 
pièces de montagne hotchkiss. Il en cède aux rois 
tributaires ou aux ras bien en faveur, mais ceux-ci 
n'en peuvent posséder que deux, sauf le ras Makon- 
nen, qui doit en avoir une dizaine. Ménélik en outre 
est possesseur d'une demi-douzaine de mitrailleuses 
à cartouches Gras. 

L'artillerie seule semble porter un uniforme : ceints 
d'un bandeau d'andrinople roulé en saucisson sous 
une calotte verte, les canonniers se tiennent auprès 
de leurs pièces. Ils portent des tuniques rouges 
agrémentées d'ornements d'un vert épinard. 

Ils étaient massés le long de la tour de l'horloge. 
Des instrumentistes jetaient leurs notes stridentes, 

9 



130 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉL1K. 

qui formaient un ensemble des plus bruyants, mais 
des moins harmonieux. 

A 9 heures, on apercevait, du campement des 
Tigréens, un grouillement indiquant que le ras Man- 
gacha se mettait en marche. Vers dix heures il 
■entrait au palais escorté de toutes ses troupes sans 
armes, entouré du clergé de son pays portant sous 
une ombrelle violette et or le saint sacrement. Le ras 
s'avançait, ayant sur l'épaule une pierre qu'il de- 
vait, en signe de soumission, déposer aux pieds du 
Négous. 

Dès qu'il eut franchi l'enceinte du palais, tous les 
fusils des Abyssins partirent. C'était comme un for- 
midable et terrifiant roulement de tambour, parmi 
lequel on distinguait les crépitements saccadés des 
mitrailleuses. Le palais fut entouré pendant un bon 
quart d'heure d'une opaque fumée, et l'odeur de la 
poudre semblait griser les Abyssins, qui poussaient 
des cris de joie en élevant de tous côtés leurs armes, 
dont l'acier piquait de points étincelants les masses 
multicolores. 

Le Négous reçut le ras dans la salle de l'Adérache 

en grande tenue de cérémonie, la couronne d'or sur 

la tête, entouré de toute sa cour en tenue d'apparat. 

Un festin suivit cette réception. 

Quelques jours plus tard ce fut une autre céré- 



ROI DE DJIMMA ET RAS MANGACHA. 133 

monie. On annonçait en effet l'arrivée au Choa d'un 
ambassadeur italien, le colonel Piano? 

Nous fûmes invités par l'empereur, nous autres 
Européens, à aller au -'devant de lui. Le 18 juin, il 
arriva dans la plaine d'Addis-Ababa, en grande 
tenue de colonel de chasseurs à cheval, colback d'as- 
tracan surmonté de l'aigrette blanche, dolman noir 
à ornements d'argent, culotte gris-perle à bandes 
d'argent. Il était monté sur un superbe mulet que le 
Négous lui avait envoyé, magnifiquement harnaché 
à la mode abyssine. Je le photographiai en petite 
tenue la première fois qu'il vint nous rendre visite. 

Le Négous l'attendait sur une pelouse du palais, 
sous un abri en toile blanche. L'accueil fut d'ailleurs 
peu enthousiaste. 11 fut suivi d'un déjeuner entre 
Européens où les mets les plus abyssins étaient ac- 
compagnés de vins de Sicile et de Champagne. 

Quelques jours plus tard, le colonel partit, emme- 
nant avec lui le D r Traversi; sa mission, disait-on, 
avait échoué. 

On prétendait qu'il était venu proposer au Négous 
de renouveler le traité d'Ucciali ou, en cas de refus, 
déclarer la guerre. Les événements prouvèrent plus 
tard le bien-fondé de ces racontars. 

Une cérémonie plus curieuse, et qui donne lieu à 
une fantasia bizarre, est célébrée lorsqu'un grand 



134 UNE EXPEDITION AVEC MENELIK. 

personnage revient d'une fructueuse chasse à l'élé- 
phant. En Abyssinie cette chasse est une véritable 
expédition. On y va escorté de deux ou trois cents 
hommes. Du moment que l'animal est tué, ne fût-ce 
que par les soldats, ce qui est généralement le cas, 
c'est le chef qui en tire gloire et profit. 

Un jour le liké Mekouas Abato revenait d'une de 
ces chasses; une cinquantaine d'hommes y avaient 
trouvé la mort, mais douze éléphants avaient suc- 
combé sous les balles des quatre cents partisans qui 
l'accompagnaient. Ce fut une belle cérémonie. 

La cour d'honneur du Guébi, dominée par la ter- 
rasse du Saganet, d'où le Négous assistait au spec- 
tacle, fut balayée, ce jour-là, de bonne heure par 
les officiers de service, en veste de satin; avec leurs 
badines ils rangeaient le long des murs la foule 
accourue. 

Le liké Mekouas Abato arriva solennellement au 
palais, entouré de tous ses hommes. Depuis sa maison 
jusqu'au Guébi les fusillades redoublées annonçaient 
son approche. 

Les soldats du héros entrèrent dans la cour d'hon- 
neur par petits groupes, précédés de leurs chefs et 
vêtus de soieries multicolores. Chaque cohorte por- 
tait, en guise de fanion, une queue d'éléphant fixée 
à une hampe. Ils s'avançaient en dansant, vociférant 



ROI DE DJIMMA ET RAS MANGAGHA. 137 

leurs cris de guerre, et déchargeant sans cesse leurs 
fusils. Arrivé aux pieds de l'empereur, chaque 
soldat se prosternait et baisait la terre. Les danses 
et les cris redoublaient. 

Au milieu de ce vacarme apparut le liké Mekouas 
sur un cheval piaffant, harnaché d'argent et capara- 
çonné d'étoffes éclatantes; il sauta lestement à terre 
et se présenta devant le Négous, qui le complimenta. 

Il était suivi de soldats à la file indienne, qui, 
deux par deux, apportaient à Ménélik les vingt-qualre 
défenses, dépouilles de ses victimes. 

A ce moment, les chants reprennent de plus belle, 
accompagnés cette] fois par les spectateurs, qui 
joignent leurs cris aigus aux hurlements gutturaux 
des soldats. Les officiers du liké Mekouas esquissent 
entre eux des simulacres de combat et se précipitent 
en masse, courbés, le fusil ou la lance au poing, 
vers un éléphant imaginaire. Un guébeur suivit na- 
turellement cette fête. 

IV 

En 1894, je passai la saison des pluies seul à 
l'agence avec Mme Stévenin. 

En effet tous les Européens avaient quitté Addis- 
Ababa : M. Savouré faisait route pour l'Europe ainsi 
que M. Ilg, qui emmenait avec lui le fils du ras 



138 UNE EXPÉDITION AVEC MENELIK. 

Dargué, liedj Gougsa, le fils d'un des azages de l'im- 
pératrice et Ato Affwork son gendre, afin de les 
mettre tous trois dans un collège à Neuchâtel, en 
Suisse. Ce sont eux qui soulevèrent en janvier 1896 
l'incident dit : l'enlèvement des princes abyssins. 

Stévenin et Trouillet étaient partis pour 
l'Aouache, où ils devaient monter un pont en fer 
pour remplacer le pont de Lois qui existait sur la 
route du Harrar. M. Capucci seul séjournait dans 
la capitale. 

A cette époque de l'année les Abyssins restent 
dans leurs provinces et ne viennent à Addis-Ababa 
qu'après la mauvaise saison. 

La cour seule séjourne dans la capitale, mais les 
fêtes sont rares et les guébeurs peu suivis. 

Un samedi d'août de cette année, l'empereur Mé- 
nélik fit annoncer au son du tambour, sur la place 
du grand marché hebdomadaire, qu'aucun domes- 
tique homme ou femme, qu'aucun soldat ne devait 
quitter son chef. Il ordonna aussi que chacun prépa- 
rât ses provisions et ses équipements, afin d'être en 
état de partir pour une expédition chez les Oualamos. 

Les généraux qui devaient se joindre à lui, tels 
les ras Mikaël et Oueldegorguis, furent prévenus. 

En Tannée 1890, un certain ras Mangacha, gou- 
verneur des pays Aroussi (qu'il ne faut pas con- 



LE COLONEL PIANO, ENVOYÉ ITALIEN. 139 

fondre avec le ras du Tigré), avait essayé, à la tête 
de troupes abyssines, mais sans aucun succès, de 
s'emparer du Oualamo. 

Une expédition tentait l'empereur, non seulement 
pour réparer cet échec et pour tenir ses troupes en 
haleine, mais encore parce qu'il aime l'activité et 
désirait voir ce pays qu'on disait beau et fertile. 

De plus, de nombreuses escarmouches que les 
Gallas du Oualamo avaient constamment avec les 
soldats des pays limitrophes menaçaient de devenir 
plus sérieuses. Enfin l'empereur n'était pas mé- 
content de se faire payer de nouveaux tributs pour 
couvrir ses dépenses d'armement, qui augmentent 
d'année en année. 

Pendant trois mois chacun se prépara en vue de 
cette campagne, et, les premiers jours de novembre, 
on s'aperçut que le départ approchait. 

La ville d'Addis-Ababa prenait en effet un air 
d'activité inaccoutumée. Les généraux venaient se 
joindre au Négous. 

On n'attendait plus pour se mettre en marche que 
le ras Mikaël, qui devait, avec ses 10 000 hommes, 
former Favant-garde. 

Ce général gouverneur des pays Ouollo-Gallas, 
gendre de Ménélik quoique mahométan, est un 
grand exportateur d'esclaves; les nombreux convois 



140 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉL1K. 

de chair humaine arrêtés souvent dans la mer 
Rouge par les croiseurs anglais ou turcs et à des- 
tination du Yémen proviennent du Ouollo. 

Enfin il arriva le 1 er novembre. 

Le lendemain, une interminable file de femmes 
à pied, portant sur leur dos des gombots de bois- 
sons, de miel ou de beurre, prenaient la route du 
premier campement, précédées de bœufs et de mou- 
tons. Mais c'est seulement le 15 novembre qu'on 
apprit que le Négous s'était décidé à partir, malgré 
la vive opposition de l'impératrice Taïtou et des 
vieux conseillers de son entourage. 

Quelques semaines auparavant, le grasmatch Jo- 
seph était venu de la part de l'empereur me « prier » 
de l'accompagner; je devais lever le plan de la route, 
qui promettait d'être intéressante, disait-il, nul Eu- 
ropéen n'ayant encore traversé ce pays. Je fus forcé 
d'accepter. 

Pour me faciliter le voyage, le Négous me promit 
que mon campement serait à côté de celui du gras- 
match Joseph Négoussié. Ce général parle admira- 
blement le français, comme je l'ai dit, et sert d'in- 
terprète au palais. Ses services coûtent cher aux 
Européens qui les utilisent, mais au moins ses tra- 
ductions sont intelligemment faites quand il veut. 
L'autre interprète du Négous est Ato Gabriel, dont 



LE COLONEL PIANO, ENVOYÉ ITALIEN. 141 

l'aspect faux et rampant fait de suite deviner le carac- 
tère retors. Il s'adonne à l'absinthe, ce qui n'est pas 
pour peu dans la figure de brute qui le caractérise. 
Le Négous d'ailleurs l'a en petite estime. 

Quoiqu'on l'ait prétendu, Ménélik ne parle ni ne 
comprend aucune langue européenne. 

Je connaissais peu la langue amharique, juste 
assez pour donner des ordres à mes domestiques; 
j'étais donc content que ma tente fût à proximité de 
celle du grasmatch. C'est un homme intelligent, 
c'est grâce à lui que j'ai pu avoir la plupart des notes 
et renseignements que j'ai pris dans ce voyage. 

L'empereur lui avait donné l'ordre de se mettre à 
ma disposition. Il savait que je devais faire des pho- 
tographies et parut heureux lorsque je lui dis qu'au 
retour je publierais l'histoire de cette expédition. 
Il me dit de ne pas le quitter pendant les marches, 
afin de voir de près et de ne pas être par trop 
bousculé. 

Il m'avait autorisé à fouiller dans le Gouada, où 
j'avais pu découvrir, parmi un amoncellement 
d'instruments hors d'usage, un baromètre horo- 
métrique, une boussole et une boîte de compas. 

Lorsqu'on traverse le pays d'un gouverneur, 
celui-ci est obligé de fournir des vivres au Négous 
tant qu'il se trouve sur son territoire. 



142 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

Les routes en pays éthiopiens étaient préparées 
par les paysans : arbres déracinés, coupés ou brûlés, 
herbes incendiées, rivières comblées pour faire un 
gué, accidents de terrain grossièrement nivelés. 
Mais en pays ennemi, c'est autre chose, et les soldats 
sous l'œil du Négous font eux-mêmes le chemin, ce 
qui retarde la marche. On s'arrête souvent des 
heures pour aplanir les passages difficiles. Chacun 
apporte qui sa pierre, qui sa branche d'arbre, des 
bottes d'herbe ou des mottes de terre, l'empereur 
tout le premier. 

Le Négous est précédé d'une trentaine de taba- 
rits ou timbaliers montés, ayant de chaque côté de 
l'encolure de leur mulet ou de leur cheval une 
grosse et une petite caisse sur lesquelles ils frappent 
en cadence avec des baguettes en bois coudé. 
Quelques trompettes lancent de temps en temps 
leurs sons aigus. 

Derrière ces musiciens, qui ne cessent de jouer 
tandis qu'on chemine, une légère avant-garde de 
cavaliers précède le Négous. Celui-ci porte le même 
costume qu'en ville, et monte de superbes mulets 
richement caparaçonnés qu'il change toutes les deux 
heures. Près de lui se tient quelque général ou 
Yaffanougous (chef de la justice); deux pages à 
pied semblent le soutenir sur son mulet. Son écuyer, 



LE COLONEL PIANO, ENVOYÉ ITALIEN. 145 

qui porte son fusil et son bouclier recouverts d'étoffe 
jaune à grands ramages bleus et verts, suit et sert 
de guide à toute l'escorte de Sa Majesté, qui se 
meut pêle-mêle dans un désordre indescriptible. 

On comprendra facilement ce que peut être une 
marche dans ces conditions, lorsqu'on saura que 
chaque chef, de quelque importance qu'il se croie, 
est précédé d'un page loqueteux, tenant en main 
un cheval étique, dont la selle plus ou moins 
garnie d'ornements d'argent est cachée sous une 
housse en andrinople. Ces chevaux ne sont montés 
qu'au moment du combat. De plus chaque officier 
est suivi de plusieurs soldats et d'un porte-bouclier 
chargé des objets indispensables à son maître : petit 
panier contenant quelques provisions de bouche pour 
les haltes, gobelet à boire, vaste corne de tetch et 
livres de prières, — tous ces objets recouverts de 
chiffons préservateurs. 

Je formai pour moi une petite escorte de douze 
hommes et deux boys, dont chacun à tour de rôle 
me servait d'écuyer, portant mon fusil et mon su- 
perbe bouclier garni d'argent, présent du Négous. 
J'emmenais également avec moi deux femmes pour 
faire ma cuisine et celle de mes hommes. 

L'une d'elle, Oueletagorguis (Georgette), devait 
s'occuper spécialement de ma nourriture. Elle rïion- 

10 



146 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

tait un mulet et cheminait d'étapes en étapes, la 
figure voilée sous une ombrelle noire. L'autre, de 
moindre condition, faisait la route à pied. Dès l'ar- 
rivée au bivouac elle s'en allait couper du bois, 
chercher de l'eau. Mais quelques semaines après, 
elle était aidée dans sa tâche par les esclaves que je 
rapportai au Ghoa. 

J'avais comme cavalerie deux mulets de selle^ 
six mulets de charge pour ma tente, mes malles et 
mes vivres. Mes douze hommes étaient armés de 
fusils Gras avec cent cartouches par homme, soit 
quatre-vingt-douze de plus que n'en avaient les sol- 
dats abyssins ! 

Pendant les routes je gardais un boy et deux 
soldats; le reste marchait en arrière avec mes ba- 
gages et arrivait au campement quelques heures 
après moi. 

J'emportai mon express-détective Nadar, qui par 
son petit volume et son maniement facile me rendit 
les plus grands services, laissant à Addis-Ababa mes 
appareils plus volumineux. 

L'armée (si l'on peut appeler ainsi ces bandes 
désordonnées) manque totalement d'organisation et 
de discipline. Les hommes n'ont qu'un but, suivre 
leurs chefs et ceux-ci un but également : suivre le 
Négous. 



LE COLONEL PIANO, ENVOYÉ ITALIEN. 147 

C'est une multitude portant fusils, lances, bâtons, 
boucliers, bois de tente, les uns à pied, d'autres à 
mulets ou à cheval, d'autres encore tirant leur mon- 
ture par la bride. 

De plus chaque soldat, cavalier ou fantassin, 
porte plaqué au côté droit un long sabre souvent 
recourbé en cimeterre dont le fourreau de cuir usé 
laisse passer la pointe. On manque à chaque minute 
d'être blessé ou d'avoir les yeux crevés par les piques 
et les lances tenues en tous sens. 

Des milliers d'ânes, de mulets et de chevaux 
chargés de provisions, des kyrielles de femmes à 
pied en file indienne, portant de grands pots de tctch, 
de miel et de beurre, encombrent la route. Çà et là 
quelque grande dame, la figure voilée, se remarque 
au milieu des cavaliers sous une ombrelle noire, à 
califourchon sur un mulet. 

Cette fois, l'impératrice Taïtou n'avait pas voulu 
suivre son auguste époux : peu de grandes dames 
suivaient donc les armées. 

De tous ces impedimenta, il résulte un tel encom- 
brement et un tel tohu-bohu dans la marche, que 
les étapes sont pénibles et semblent interminables. 
Pour me retrouver au milieu du campement, j'avais 
fait coudre sur ma tente une bande d'étoffe rouge, 
suivant l'exemple des Abyssins, qui ornent les leurs 



Id8 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

d'étoiles, de cercles ou de raies de couleurs écla- 
tantes. 

Avant de se mettre en campagne, le Négous as- 
signe aux principaux généraux les places qu'ils 
doivent occuper au bivouac. Quoique chaque cam- 
pement parte l'un après l'autre et sans aucun ordre, 
on se retrouve pourtant toujours aux haltes dans la 
position réglée par le protocole. 

Dès qu'un chef est installé, ses hommes confec- 
tionnent à la hâte un abri, une petite tente ou quelque 
hutte en herbes ou en feuilles de cobas. Les femmes, 
elles, vont à la rivière, y puisent de l'eau, ramas- 
sent du bois pour le feu et s'occupent du ménage. 
Deux heures après l'arrivée au gîte, il s'élève une 
ville en miniature. 

Quand le Négous a jugé l'étape suffisamment 
longue, il fait dresser une tente d'andrinople, puis 
explore les environs, afin de laisser à ses bagages le 
temps d'arriver. Chaque tente impériale est sur- 
montée de trois flammes aux couleurs abyssines. 
L'une d'elles est énorme et permet de donner des 
guébeurs. Elles sont toutes comprises dans une 
enceinte en toile haute de 2 mètres formant haie. 
Aux ouvertures des gardiens sont placés. 

Les cérémonies, du reste, ont lieu comme au palais. 
Le Négous m'ayant promis de me nourrir, afin que 



LE COLONEL PIANO, ENVOYÉ ITALIEN. 149 

je n'eusse pas trop de mulets de charge à ma suite, 
je dus tous les jours déjeuner au Guébi et faire con- 
naissance avec le brondo, qui devint mon princi- 
pal aliment. Le soir on m'apportait des vivres : 
galettes de pain, sauces abyssines et tetch. Les 
azages du Négous avaient d'ailleurs l'ordre de ne 
me laisser manquer de rien et m'approvisionnèrent 
amplement pendant la durée du voyage de moutons 
et de quartiers de bœuf, que Oueletagorguis accom- 
modait tant bien que mal à l'européenne. 



Le Négous partit le 15 novembre à l'aurore; 
chacun se hâta de le suivre, afin de le rattraper au 
premier campement, moi tout le premier, qui n'avais 
garde de rester en arrière parmi l'encombrement 
des retardataires, des bagages et des femmes. 

Le 16, nous traversions le fleuve Aouache sur un 
pont en bois solidement construit par MM. Ilg et 
Gapucci. Le gros de l'armée passa la rivière à gué 
un peu plus haut. 

Pendant que l'on dressait les tentes impériales, 
le Négous eut l'idée de pêcher; il lança dans le 
fleuve quelques cartouches de dynamite : aussitôt 
des masses de poissons étourdis par le choc pré- 




PONT SUR LAOUACHE. 



sentèrent à l'air leurs ventres argentés, mais replon- 
gèrent bientôt. Ils étaient perdus si des nageurs 
n'eussent été assez habiles pour les saisir et les ap- 
porter aux pieds de Sa Majesté. 

Le lendemain nous arrivâmes en pays Gou- 
ragué. 

Les habitations de cette province sont pour ainsi 
dire perdues dans les plantations de cobas. Cette 
plante ressemble beaucoup au bananier, elle se com- 



JE PARS EN EXPÉDITION. 153 

pose d'une dizaine de feuilles qui atteignent 5 à 
6 mètres de hauteur. 

Les Gouragués se nourrissent de sa pulpe, dont 
ils font des galettes, fort mauvaises d'ailleurs. Ils 
cultivent également le tabac, qu'ils fument dans des 
courges desséchées, emmanchées de tuyaux de bam- 
bou. En Abyssinie, au contraire, il est défendu de 
fumer, depuis qu'un plant de tabac a été trouvé sur 
la tombe de l'empereur Jean. Il est bon d'ajouter 
que cette interdiction n'empêche pas de priser. 

Les Gouragués cultivent aussi une pomme de terre 
allongée. Elles n'ont pas mauvais goût, et je fus 
assez content d'en manger une bonne friture. 

Les Gouragués sont pauvres et misérables : les 
hommes, à moitié nus, se couvrent de peaux et se 
coiffent de bonnets pointus en peaux de chèvre. Les 
femmes, par leur chevelure touffue qui ressemble 
à des bonnets à poil, ont un aspect très original; 
elles ont de nombreux bijoux d'étain garnis de 
verroterie. 

La saison des récoltes achevée, les Gouragués se 
rendent au Ghoa et se louent à la journée comme 
manœuvres, terrassiers ou laboureurs. Les hommes 
sont très maigres, vu la nourriture peu substantielle 
qu'ils absorbent. Les femmes sont souvent fort jolies, 
et leur teint clair les fait choisir de préférence par les 



154 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

Européens qui séjournent en Abyssinie. Les enfants 
qui naissent de ces unions sont presque blancs, mais 
on a remarqué qu'ils héritent des défauts des deux 
races sans en prendre les qualités : ils sont men- 
teurs et voleurs, et malgré toutes les bontés que l'on 
peut avoir pour eux il est impossible d'en faire de 
bons sujets. Nous avons employé à l'agence le fils 
d'un Suisse et d'une Gouraguée. Élevé dans un collège 
à Zurich, il a dû être réexpédié dans son pays natal 
parla famille de son père défunt; il n'est pas de 
forfait dont il ne sa soit rendu coupable. 

Le général Guébéié, gouverneur des pays coura- 
gués, rejoignit l'armée du Négous à Gondaltiti et 
apporta une jeune lionne de quelques semaines. De 
retour à Addis-Ababa, Ménélik fit don de ce fauve 
à M. Ghefneux, qui l'envoya à Paris en juillet par 
le paquebot que je pris moi-même. Elle dépérit pen- 
dant la traversée et mourut quelques semaines après 
son arrivée au Jardin des Plantes. 

Ge dimanche-là, jour où d'ailleurs on ne fait au- 
cune étape, le fitorari (général d'avant-garde) Gué- 
béié fit défiler devant les tentes impériales six 
cents paysans, la plupart nus, qui portaient à l'em- 
pereur des galettes de pain, du miel, du beurre, du 
tetch, du grain, et traînaient de nombreux bestiaux. 
Naturellement un immense guébeur s'imposait. 



JE PARS EN EXPEDITION. 157 

Nous traversâmes ensuite la province très boisée 
de Marocco. 

Le 22 novembre, un incident se produisit. A 
l'arrivée sur les rives du lac Selti, quelqu'un ayant 
apporté au Négous un gobelet d'eau pour montrer 
qu'elle était salée, on dut rétrograder à deux heures 
de là pour en trouver de potable. Ce n'était pas 
une chose facile que de faire faire demi-tour à l'ar- 
mée en marche. 

Le 23 novembre, nous campions au pied des monts 
Ourbaragué, dans la province du même nom. Tandis 
que nous y étions, nombre de gazelles et de zèbres 
sortirent des taillis. Gela donna lieu à des semblants 
de chasse à courre, les cavaliers les poursuivant et 
les attrapant à coups de lance. 

Le 26 novembre, nous arrivâmes dans le pays 
du dedjasmatch Béchat, cousin de l'empereur. Les 
prêtres de cette province reçurent le Négous en 
costumes bizarres, vêtus d'oripeaux de soie, dansant 
et chantant. Le dedjasmatch avait fait construire une 
vaste hutte en branches d'environ 60 mètres de lon- 
gueur sur 30 de largeur, et comme il apportait des 
vivres en grande quantité, on festoya pendant toute 
la journée. 

Le lendemain nous traversâmes à gué le fleuve 
Ouéro et campâmes au pied du massif imposant du 



158 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

Kambatta, à proximité de sources d'eaux chaudes 
qui s'étendent sur un assez grand espace en une 
nappe bouillonnante formant d'épaisses vapeurs. Ces 
monts sont frontière naturelle de l'Empire Éthio- 
pien et derrière eux se trouvait l'ennemi. 

La nuit un orage effrayant, une pluie diluvienne 
avec accompagnement d'éclairs et de tonnerre bou- 
leversa tout le bivouac. 

Gomme nous étions campés dans une vallée au 
pied de hautes montagnes, comme au fond de quel- 
que gigantesque entonnoir, les tentes, dont la plu- 
part furent renversées par le vent, semblaient 
perdues dans un immense lac de boue ; les femmes 
étaient affolées ; les mulets, les chevaux et les bes- 
tiaux, effrayés, s'enfuyaient de tous côtés. 

Enfin, au petit jour, on put rétablir un peu 
d'ordre, mais il ne fallut pas songer à se mettre en 
route. On dut faire sécher les bagages et les tentes, 
nettoyer les armes, ramener les bêtes égarées et.... 
dévorer l'énorme quantité de vivres apportés par le 
dedjasmatch Tersamma, fils aîné du ras Dargué, 
oncle du Négous. I 

Ce général est le gouverneur des pays Arroussi, 
riches en pâturages et par cela même riches en 
bestiaux. 

Le 30, on perdit quelques heures à combler avec 



ROI DE DJIMMA ET RAS MANGACHA. 159 

beaucoup de difficulté des tranchées creusées pri- 
mitivement par les Oualamos et approfondies encore 
par la force des eaux pendant la saison des pluies. 
On s'arrêta dans la plaine de Korga, théâtre des 
luttes antérieures entre les Abyssins et les Oualamos. 




GUERRIERS CASQUES 




CAVALIER CHOA AU RETOUR DU COMBAT. 



CHAPITRE IV 

En pays Oualamo. — La zéréfa. — L'invasion. — Fin de l'ex- 
pédition, revue et retour à Addis-Ababa. — D'Addis-Ababa à 
Djibouti par le désert. 



Le 1 er décembre, après une pénible marche de 
six heures sous une pluie battante, nous cam- 
pions en plein pays ennemi. 

Déjà l'armée d'avant-garde du ras Mikaël incen- 
diait les maisons abandonnées par les Oualamos, 
qui fuyaient devant l'invasion. Pendant une halte, 
le Négous, monté sur une éminence, fouilla de ses 
longues-vues l'horizon. 

11 



162 UNE EXPEDITION AVEC MENEUR. 

On bivouaqua à Contala, et Ton y fit quelques 
prisonniers, parmi les Oualamos qui assaillaient à 
coups de javelines les femmes abyssines allant cher- 
cher de l'eau. Ils renseignèrent le Négous sur 
l'étendue du pays, les usages, la religion, et durent 
servir de guides pour avoir la vie sauve. 

Le Oualamo est extrêmement fertile; de nom- 
breuses plantations de dourah, de blé, d'orge, de 
café, de tabac, de cotonniers, de millet, entourent 
les agglomérations de huttes et donnent au pays un 
aspect riche. La végétation est abondante en figuiers, 
palmiers, oliviers, fusains, sycomores, etc. Les 
chemins, (]Lb hutte à hutte, ou de village à village, 
sont bordés d'euphorbes. Les rivières coulent parmi 
un enchevêtrement de lianes et de bambous. Les 
cases, en forme de ruche à miel, bien construites et 
proprettes, sont encombrées à l'intérieur d'objets 
faits par les Oualamos : de belles jarres et des 
tambourins en terre cuite, des ustensiles de ménage 
en bois ou en courge garnis de perles et de coquil- 
lages, des instruments de musique à cordes, de 
lourds sacs remplis de graines, des écheveaux de 
coton, des chapelets d'aulx et de maïs, des paquets 
de lamelles de fer longues d'une coudée qui leur 
servent de monnaie d'échange. Des aiguilles et des 
peignes en corne, des fuseaux à filer en bois léger et 



EN PAYS OUALAMO. 163 

en terre cuite, prouvaient l'ingéniosité de cette peu- 
plade. Des peaux de bêtes, gazelles, lions ou pan- 
thères, pendues à l'intérieur des huttes, indiquaient 
que la chasse était une de leurs principales occupa- 
tions. 

C'était un peuple heureux, se suffisant amplement 
à lui-même, vivant d'une vie biblique. Les Oua- 
lamos étaient catholiques, ce qui surprit le Né- 
gous; il les croyait mahométans et arguait de cela 
pour expliquer l'expédition. 

On apprit que des prêtres léguaient de père en fils 
les traditions des ancêtres sur les pratiques religieu- 
ses et faisaient surtout observer les jours déjeune. 
Des soldats du Négous prétendent même avoir 
trouvé au milieu d'une forêt une sorte d'église ren- 
fermant des pierres saintes. 

Les Oualamos ont, ce qui fait absolument défaut 
aux Abyssins, le culte des morts. Les quelques tom- 
bes que j'ai rencontrées sont vraiment pittoresques : 
des arbres plantés à dessein et entourés d'un fossé 
jettent leur ombre sur un tertre où repose le mort. 
A l'arbre le plus proche sont suspendues les armes 
du défunt, si c'est un homme, ou de menus bibelots 
garnis de perles et de coquillages, si c'est une 
femme. 

Les Oualamos étaient essentiellement chasseurs 



164 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

et cultivateurs, ils n'étaient soldats que pour défen- 
dre leur pays. Leurs armes primitives se compo- 
saient de deux javelots, l'un qu'ils lançaient, l'autre 
qu'ils gardaient en main. Ils portaient à la ceinture 
de lourds poignards coudés et tranchants à l'inté- 
rieur, avec une épaisse arête à l'extérieur, qui ser- 
vaient plutôt de hache pour assommer l'ennemi. Les 
armes des chefs étaient garnies de tortillons de cuivre 
et d'élain. Quelques-uns portaient un énorme bou- 




INSTRUMENT ARATOIRE ET POIGNARDS OUALAMO. 





FEMME OUALAMO. 



clier en peau. Les fusils qu'ils avaient pris aux 
Abyssins dans leurs luttes incessantes aux frontières 
étaient transformés par eux en instruments ara- 
toires. 

Ils chassaient l'éléphant à l'aide de pièges bien 



166 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

combines : une lance effilée et alourdie par un bloc 
de pierre, était placée en suspension, parmi l'en- 
chevêtrement des branches, dans un sentier reconnu 
pour être le passage habituel de ces pachydermes. 
Lorsque l'un d'eux s'engageait sous cet appareil, il 
cassait de lui-même un système de ficelles qui dé- 
clenchait l'appareil. La lance, tombant à pic, bles- 
sait l'éléphant, bientôt achevé par les chasseurs qui 
guettaient non loin de là. 

La physionomie du Oualamo ressemble plutôt à 
celle du Dankali qu'à celle de l'Abyssin. Les Oua- 
lamos ont la barbe rare et les traits comme taillés 
à coups de serpe. Ils sont en général plus noirs que 
les Abyssins. 

On ne rencontre pas, comme parmi ces derniers, 
de telles variétés de nuances, provenant des croi- 
sements avec- les Portugais. Aucun blanc n'avait 
jamais visité leur pays. 

Les hommes sont revêtus d'un petit pantalon à 
mi-cuisse et ils se drapent un chamma autour du 
torse. L'étoffe de coton dont ils font leurs vêtements 
est grossièrement tissée dans le pays et teinte en 
nuances variant du rose saumon au rouge foncé, à 
l'aide d'écorces d'arbres. 

C'est d'ailleurs la coloration générale du pays : la 
terre par endroits est complètement rouge. 



EN PAYS OUALAMO. 



167 



Parmi les prisonnières ramenées au campement 
du Négous, j'en remarquai peu de jolies. Elles ont 
les cheveux tressés, mais non comme les Abyssi- 
nes. Leur sens moral 
est peu développé. 
Dès le troisième jour 
de leur séjour au mi- 
lieu des Abyssins 
elles chantaient, assi- 
ses en rond autour 
des foyers des vain- 
queurs , de bizarres 
mélopées, s'accompa- 
gnant sur les tam- 
bourins de terre cuite, 
arrachés aux ruines 
de leurs habitations. 

Leur richesse con- 
sistait en cultures, en 
bestiaux et surtout en 
esclaves, qu'ils échan- 
geaient entre eux. Les chefs de tribus occupaient 
usqu'à cinq cents esclaves, vaincus des pays limi- 
trophes, qu'ils troquaient contre des chevaux ou 
des vaches. 

Les Oualamos ont fait preuve d'une bravoure 




CHEF DE TRIBU OUALAMO. 



168 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

extrême en luttant contre l'invasion des armées 
abyssines, et leur roi Tona ne s'est pas rendu. La 
guerre n'a cessé que lorsqu'il a été fait prisonnier, 
cruellement blessé. 

Dès le soir du 1 er décembre, quelques combats 
partiels se produisirent, et Ton vit revenir Cavaliers 
et fantassins abyssins couverts des hardes et des 
armes de leurs victimes, rapportant, fixées à la 
baguette de leur fusil, les dépouilles des Oualamos 
émasculés, et vociférant, ivres de sang, la fameuse 
chanson tigrine : 

« Chantez, vautours! 
Vous aurez en pâture 
De la chair humaine ! » 

Dès ce moment et jusqu'au massacre définitif, ces 
cris ne cessèrent de résonner de tous les côtés et 
devinrent une véritable obsession. Tous les jours et 
à toute heure, c'était devant la tente de chaque chef 
un défilé de soldats venant sur un ton arrogant crier 
leurs exploits. 

Les combats étaient pour ainsi dire individuels : 
des hordes de quarante ou cinquante Abyssins 
allaient massacrer à bout portant des groupes de 
Oualamos dix fois moins nombreux qu'eux. 

Aussitôt en vue du campement, ils commençaient 
a chanter, caracolant sur leurs montures caparaçon- 



EN PAYS OUALAMO. 171 

nées de chammas couleur rouge-brique ou saumon, 
arrachés à leurs victimes. Une fois arrivés, les 
chants redoublaient. Les femmes les accompa- 
gnaient de cris stridents. Quelques jours après les 
premiers combats, la plupart des soldats avaient la 
tête couverte de beurre et une branche d'asperge 
sauvage piquée dans les cheveux, ce qui indiquait 
qu'ils avaient tué au moins un ennemi. Les morts 
abyssins étaient abandonnés, sauf les personnages 
de quelque importance, que l'on rapportait au camp. 
Les cris de joie étaient alors remplacés par des cris 
de douleur : les femmes demi-nues dansaient autour 
de la tente du mort en s'arrachant les cheveux et 
se frappant la poitrine. 

II 

De ce jour commença la zéréfa, pillage des 
habitations et des cultures, regorgement des bes- 
tiaux, le sac du pays, l'incendie. Les vainqueurs re- 
venaient au campement avec des prisonniers, femmes 
et enfants, nus ou les reins garnis de feuillage, 
portant les produits de la razzia, poulets, choux, 
citrouilles, et traînant à leur suite chevaux, ânes, 
chèvres ou bœufs. 

Le pays Oualamo est enclavé, du moins par trois 



172 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 
côtés, dans le territoire éthiopien ; la tactique 
abyssine était fort simple : elle consistait à cerner 
les ennemis et à les massacrer finalement au pied 
d'une chaîne de montagnes presque inaccessible. Ce 
fut d'ailleurs une suite de guérillas : chaque petit 
chef abyssin, combattant pour son compte avec ses 
hommes, partait à l'attaque quand et où bon lui 
semblait. La discipline abyssine est absolument 
nulle. Pour donner des ordres, le Négous faisait 
tambouriner l'après-midi devant sa tente et faisait 
lire des édits qui n'étaient presque jamais exécutés. 

Cette expédition date parmi les guerres éthio- 
piennes par son horreur et la quantité de sang 
versé en un espace de temps si restreint. Un vieux 
ras, qui avait assisté à tous les combats depuis bien 
des années, me dit ne jamais avoir vu encore un tel 
massacre. 

Les chiffres sont difficiles à donner. Le Négous, 
à qui j'avais demandé le nombre des morts, fit faire 
un recensement par son garde du sceau ; chaque 
chef disait combien de victimes avaient faites ses 
hommes. Finalement, j'eus le chiffre de 96 000 
hommes tués et faits prisonniers, mais j'estime 
qu'en réduisant le nombre à 20 000, on est plus 
près de la vérité. 

Ce fut une boucherie terrible, une débauche de 



LA ZÉRÉFA. 175 

chairs mortes ou vives, déchiquetées par des soldats 
ivres de sang. J'ai vu des endroits, qui avaient dû 
être remplacement du marché du village, couverts 
de cadavres dépouillés de leurs vêtements et mutilés 
d'une façon affreuse. J'ai vu des Abyssins escortés 
de chapelets de prisonniers, femmes et enfants, 
faisant porter à ceux-ci les dépouilles sanglantes 
de leurs maris ou de leurs pères. J'ai vu, et le Né- 
gous dut faire un édit pour empêcher ces atrocités, 
des soldats abyssins arracher des enfants à la ma- 
melle et les jeter dans les champs, afin d'alléger la 
mère d'un fardeau qui l'aurait empêchée de conti- 
nuer la route iusqu'au pays. 

Quand un Abyssin rencontrait un de ses amis, il 
l'interrogeait : « Combien as-tu tué? Moi tant », et 
l'autre répondait en lui indiquant le nombre de vic- 
times tombées sous ses coups. Quand le chiffre pa- 
raissait exagéré, il demandait : Menélik i'rnoul? 
(par la mort de Ménélik?) et l'interlocuteur jurait 
par la mort du Négous qu'il ne mentait pas. 

Le nombre des bœufs capturés fut énorme, et 
à chaque pas les mulets trébuchaient sur des ca- 
davres humains, ou bien sur des bestiaux que les 
Abyssins avaient commencé' à manger, tout pan- 
telants, avant de porter plus loin leur œuvre de 
destruction. 



176 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

Je ne pus empêcher mes hommes de combattre 
et mon campement s'accrut, au bout de peu de 
temps, de douze bœufs et vaches, de quelques chè- 
vres et de onze esclaves, femmes et enfants. Selon 
la coutume abyssine, je pris ma part et conservai 
pour moi cinq esclaves. Je dus faire ficeler sur un 




PRISONNIERS OUALAMOS. 



cheval, acheté à cette intention, un petit prisonnier 
de trois ans que je tenais à ramener au Ghoa. Il 
était très affectueux et semblait reconnaître les soins 
que je prenais de lui. Je le faisais manger sur mes 
genoux lorsqu'il était fatigué; je lui apprenais 
quelques mots de français. Il savait très bien dire, 
par exemple : « Bourrique! » et « vilain animal!» 
à son cheval, quand il n'avançait pas. A mon retour 



LA ZEREFA. 



177 



en France, je le confiai à M. Savouré, qui devait 
rester encore quelque temps au Choa. 

Les femmes oualamos montrèrent une énergie 
rare, excitant leurs maris à la résistance. Elles leur 




OUALAMOS FAISANT LEUR SOUMISSION. 



défendaient de porter leurs petits pantalons autre- 
ment qu'en ceinture roulée autour des reins avant 
d'avoir tué un ennemi, car ils n'étaient pas dignes, 
disaient-elles, de porter un vêtement masculin. 

Dans les luttes individuelles, les hommes qui 
ne voulaient pas se battre et qui ne savaient pas 

12 



178 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

parler abyssin se jetaient à genoux, présentant des 
deux mains des brindilles d'herbe arrachée. Mais 
comme il était plus beau de ramener au campement 
la preuve d'un combat, ils étaient massacrés, mal- 
gré leurs lances jetées au loin et leur refus de ré- 
sister. Quelques tribus vinrent en masse se rendre 
au Négous, des branches d'arbres à la main, en 
signe de soumission, amenant leurs bestiaux et leurs 
chevaux. 

De Gontala, où nous campions du 1 er au 3 dé- 
cembre, on apercevait le mont Damoté, qui devint 
le centre des opérations. Deux journées se passèrent 
à assister, comme à un spectacle, à ces luttes dont 
les détails ne nous échappaient pas, grâce aux lon- 
gues-vues et aux lorgnettes braquées partout. Des 
rassemblements de Oualamos se formaient au loin. 
Le troisième jour fut employé à préparer la route : 
le passage était difficile; chacun aidait à frayer le 
chemin, taillait dans les arbres à coups de hache ou 
de sabre, comblait un torrent à l'aide de pierres et 
de branches. 

Les 4 et 5, nous marchions en avant, évitant les 
tranchées et les trous en damier recouverts de bran- 
ches et d'herbe, accidents de terrain artificiels que 
les Oualamos avaient créés pour entraver la cava- 
lerie. Nous arrivâmes à une agglomération de huttes 



LA ZÉRÉFA. 179 

en feu, juste à temps pour voir expirer l'incendie de 
la maison du roi, qui s'était enfui, abandonnant 
tout au pillage. 

Le 6, nous campions au pied du mont Damoté. 
Nous y restâmes quatre jours. Les cris de joie des 
vainqueurs et les hurlements aigus des femmes ne 
cessaient de se faire entendre. Le 7, mes domesti- 
ques étant tous allés combattre, je n'avais qu'un boy 
pour m'accompagner à la recherche du Négous, 
parti au petit jour. Je me perdis, mais trouvai heu- 
reusement, en fouillant l'horizon avec ma lorgnette, 
de longues files de soldats rentrant au campement, 
ramenant des esclaves et des bestiaux. Je les rejoi- 
gnis et marchai avec eux pendant quatre heures, au 
milieu des plaintes des prisonnières, des cris de 
douleur des blessés, et des vociférations des vain- 
queurs, poussant devant eux esclaves et bestiaux, 
les stimulant de temps à autre à coups de lance 
dans le dos. 

De retour, je trouvai mes hommes criant et ges- 
ticulant, couverts de sang; il!r m'avaient rapporté 
des esclaves et des bestiaux. Le Négous, ayant 
appris qu'ils s'étaient couverts de gloire, m'envoya 
le soir un supplément de boisson, qui acheva de les 
rendre fous. 



180 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 



III 



Le 10 décembre, Ménélik voulant en finir avec 
cette guerre de guérillas et frapper un coup déci- 
sif, ordonna d'aller de l'avant et de laisser au cam- 
pement tous les impedimenta. Après une marche 
de nuit de six heures, effrayante de bousculades en 
raison de l'indiscipline des troupes et de l'obscu- 
rité, le Négous s'arrêta non loin du lac Abbaï; il fit 
dresser une petite tente pour lui. Chacun dut se 
contenter d'une pierre comme oreiller et du sol 
rocheux comme lit; on ne put même pas faire du 
feu pour se réchauffer, afin de ne pas donner l'éveil 
aux Oualamos. 

Le ras Mikaël marchait parallèlement à l'armée 
propre du Négous. 

Le ras Oueldgorgius et le roi de Djimma Abba- 
Djiffar, devaient prendre l'ennemi de flanc, pendant 
que le liké MekouaW^bato, investi par le Négous du 
commandement en chef, arriverait d'un autre côté. 
Le tout était combiné de telle sorte que les Ouala- 
mos, qui s'étaient retirés vers le sud depuis le 
commencement de l'invasion, devaient infaillible- 
ment être massacrés. 

Ce plan réussit k merveille. Le mardi 11 dé- 



L'INVASION. 181 

cembre, nous marchâmes toute la journée sans 
halte, nos mulets faisant continuellement des écarts 
sur les cadavres récemment tués qui encombraient 
le pays. Les blessés, affreusement mutilés, étaient 
piétines par les cavaliers. 

J'assistai, aux côtés du Négous, à une tuerie de 
Oualamos, blottis derrière les grandes feuilles des 
plans de cobas. Ils étaient massacrés dès qu'ils 
faisaient mine de sortir de leur abri pour jeter 
leur lance. Ils recevaient à bout portant la décharge 
de fusils Gras ou Remington et étaient immédiate- 
ment mutilés et dépouillés. Tout l'entourage du 
Négous prit part au carnage, et celui qui revint 
ce jour-là au campement sans avoir tué quelque 
ennemi dut désespérer d'en tuer jamais. On se se- 
rait cru à quelque infernale battue où le gibier 
était remplacé par des êtres humains. Lutte inégale 
d'hommes armés et en nombre contre d'autres dis- 
séminés et affaiblis par la défaite, qui n'opposaient 
aux armes à feu de leurs adversaires que des jave- 
lots primitifs, incapables même de s'en servir, vingt 
balles les trouant de part en part dès qu'ils se dis* 
posaient à se défendre. 

Le lendemain, ce fut la même scène : tuerie de 
tous côtés. Le soir, les gens du ras Mikaël, qui 
n'étaient armés que de mousquets de gros calibre, 



182 UNE EXPÉDITION AYEC MÉNÉLIK. 

à capsule, ramenèrent au Négous le roi du Oua- 
lamo, Tona, blessé grièvement. Il avait au cou une 
vaste échancrure faite par une de ces armes. 

Le Négous le reçut dans sa tente, entouré de toute 
sa cour. Il reprocha au vaincu de n'avoir voulu 
plier que terrassé par la force des armes : « C'est 
la méchanceté de mon cœur qui m'a fait résister à 
un tel ennemi, répondit-il. Que la mort de tous 
mes compatriotes retombe sur moi, seul coupable 
de n'avoir écouté que ma fierté ! J'aurais dû me 
soumettre à toi avant de laisser dévaster mon pays 
et massacrer mes sujets. » 

Nous rentrâmes au campement des jours précé- 
dents, et je ne fus pas mécontent de retrouver mes 
bagages, et surtout ma tente, remplacée depuis 
quelques nuils par un ubri hâtivement fait par mes 
hommes à l'aide de branches et d'herbe. Mais, une 
odeur de charnier s'élevant de tous côtés, on dut 
lever le camp et ne s'arrêter que quelques lieues 
plus loin. 

Le 15, le bruit courut que le Négous, encouragé 
par ses succès, continuerait l'expédition en com- 
battant les Geumos, dont le pays faisait suite au 
Oualamo. Mais, le lendemain, le chef de cette 
tribu vint faire au Négous acte de soumission. Ce 
jour-là, Ménélik prit directement part au combat et 



L'INVASION. 



183 



se couvrit lui-même de gloire en tuant d'un coup 
de winchester, à quarante pas, un ennemi dont la 




CAMPEMENT DE PRISONNIERS OUALAMOS. 

tête dépassait les hautes herbes. Ce fut le signal de 
la fin, et le Négous fit un édit pour arrêter la cam- 
pagne. Le massacre était fini, mais les horreurs du 
retour commençaient; il fallait ramener au pays 



184 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

ces masses d'esclaves, femmes et enfants, qui traî- 
naient péniblement la jambe, fatigués par la marche 
et par le métier de porteurs que leur faisaient en- 
durer leurs nouveaux maîtres. 

Le 17 décembre, nous dûmes encore changer de 
campement par raison d'hygiène; les Abyssins 
avaient rassemblé une telle quantité de bestiaux, 
qu'ils n'attendaient pas qu'un bœuf fût achevé 
d'être dévoré pour en tuer un autre. On remplissait 
des sacs en peaux de quanta de bœuf, découpé en 
lanières et desséché au soleil, qui devait servir de 
viande de conserve pour le retour. 

Les 18 et 19 Sa Majesté, secondée par ses chefs, 
fit le triage des bestiaux. Elle en prit la moitié 
pour elle et en laissa l'autre moitié aux soldats; 
mais ce bétail ne put être ramené au Ghoa : une 
partie mourut; l'autre, atteinte de maladie, dut 
être abandonnée pour éviter la contagion. La part 
de Ménélik fut de 18 000 têtes de vaches ou de 
bœufs. 

Le 20, nous campions sur le versant nord du Da- 
moté, probablement dans un pays habité par des 
forgerons. Ce mont est en effet formé de terre riche 
en minerai ; dans les maisons abandonnées qui res- 
taient encore debout on retrouvait des traces de 
foyer et de pierres servant d'enclume pour mar- 



L'INVASION. 185 

teler le fer. Ma boussole d'ailleurs depuis quelque 
temps me donnait des indications fantaisistes, l'ai- 
guille aimantée étant rendue folle par le sol ferru- 
gineux. J'eus la chance ce jour-là de camper dans 
un endroit ravissant, ma tente adossée aux arbres 
d'un cimetière oualamo, non loin d'une source que 
je trouvai cachée dans des ronces et qui coulait 
claire et limpide entre des rochers. Je défendis à 
mes hommes de l'indiquer à mes voisins et je fus 
pour ainsi dire seul à goûter cette eau exquise, qui 
me semblait d'autant meilleure que depuis le dé- 
part d'Addis-Ababa je me contentais, faute de 
mieux, de l'écœurante boisson que m'envoyait le 
Négous ou de l'eau boueuse et trouble que l'on me 
rapportait dans des outres puantes. 

Du 21 au 28 on reprit la direction du Ghoa, 
faisant de petites étapes pour permettre aux soldats 
de saccager le pays, et les laissant faire d'amples 
provisions de grain. Pendant une des longues 
haltes, le Négous fit construire un jour en quelques 
heures une vaste ferme en bois, sur une hauteur 
dominant le pays, en signe de prise de possession 
du Oualamo. 

Les autres jours, pendant les haltes, il fit défiler 
devant lui les esclaves capturés par chaque chef. 
Ayant choisi les plus vigoureux, dans la proportion 



186 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

d'un dixième, il les fit marquer d'une croix dans la 
main avec de l'acide, et les rendit à ceux qui les 
avaient pris, pour ne pas en être embarrassé durant 
le voyage. De retour au Choa, il réclama ses escla- 
ves, qu'il avait pour plus de sûreté inscrits sur un 
grand livre. Lorsque les miens passèrent devant lui, 
je fis aimablement observer à Sa Majesté qu'elle 
en avait 1800 pour sa part, et que je n'en avais 
que 11. C'était bien le moins de me les laisser. 
« C'est bien, me dit-il en souriant, garde-les. » 

J'assistai lors de ce triage à des scènes déchi- 
rantes. Des enfants séparés de leur mère, des frères 
de leurs sœurs, poussaient des cris d'horreur qui 
réveillaient pour quelques instants leurs faces de 
brutes. 



IV 



Le 29, grande revue. 

Le Négous était assis dans une tribune en bran- 
ches élevée à la hâte, sous un dôme de nattes, su- 
perbe dans ses habits de cérémonie, le front ceint 
d'une auréole en crinière de lion. Devant lui défi- 
lèrent la cavalerie au galop, les piétons en courant, 
les généraux à la tête de leurs hordes, dont les gestes 
et les cris sauvages semblaient pétrifier de stupeur le 



FIN DE L'EXPÉDITION. REVUE ET RETOUR. 189 

roi Tona et les chefs du Oualamo couchés au pied 
de la tribune impériale. 

Les 30 et 31, étapes de retour. 

Le mardi 1 er janvier 1895, le grasmatch Joseph 
vint me souhaiter la bonne année. Il avait dit au 
Négous que c'était pour nous le premier jour de 
Tannée nouvelle, que c'était l'habitude en Europe 
d'échanger des cadeaux. Ménélik m'envoya quel- 
ques pots de beurre et de miel et une bouteille 
d'eau-de-vie de grain qui n'était pas à dédaigner, 
mes provisions tirant à leur fin. 

Le roi Tona, dont la blessure commençait à se 
cicatriser, grâce à l'iodoforme du Négous, repre- 
nait son aplomb. Il était maintenant richement 
habillé des défroques impériales et chevauchait 
sous une ombrelle blanche, entouré de soldats 
armés de fusils Gras. Cette escorte lui avait été 
donnée autant pour lui faire honneur que pour le 
garder à vue. 

J'eus occasion de soigner quelques malades, car 
en ma qualité de blanc j'étais regardé comme plus 
ou moins capable de guérir les blessures. Les re- 
mèdes dont j'avais fait ample provision au départ 
étaient de l'acide phénique et de l'iodoforme pour 
les plaies et du laudanum pour la diarrhée. Cette 
dernière maladie devenait très fréquente et faisait 



93 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

mourir bon nombre d'esclaves. Un jeune homme 
que j'avais sauvé de la dysenterie m'envoya pour 
me remercier un petit Oualamo. Mais je le lui ren- 
voyai, ne voulant pas accepter d'honoraires. Ce 
genre de cadeaux était fort prisé, on échangeait des 
esclaves entre chefs comme des cartes de visite au 
jour de l'an. 

Les 2, 3 et 4, rien d'anormal, sinon une alerte la 
nuit, les soldats du ras Mikaël ayant jugé bon de 
tirer pendant une heure de nombreux coups de fusil 
pour chasser la fièvre qui commençait à sévir. 

Le 5, cette marche lente au milieu de la foule 

malsaine, commençant à m'énerver, je demandai au 

Négous un guide pour rentrer plus vite au Ghoa. Il 

fit droit à ma requête. Je doublai donc les étapes, 

admirablement reçu chez les gouverneurs des pays 

que je traversais, grâce au guide qui me précédait 

■ 

en m'annonçant à eux comme hôte forcé, ordre 

de l'empereur. 

Enfin le 13 j'arrivai à Addis-Ababa avec mes 
hommes, qui rentraient à ma suite, leurs montures 
caparaçonnées de toges des Oualamos, hurlant et 
gesticulant. 

Je n'étais pas fâché de revenir de cette expédition* 
vraiment fatigante et écœurante et j'étais très heu- 
reux de retrouver à la factorerie les visages blancs 



FIN DE L'EXPÉDITION. REVUE ET RETOUR. 191 

de M. Trouillet et de M. et Mme Stévenin. J'avais 
une indigestion de nègres après ces huit longues 
semaines au milieu des armées abyssines, sans 
nouvelles de l'Europe, et je fus ravi de trouver à 
l'agence mon courrier de deux mois. 

Le 15, le Négous ayant envoyé au palais un 
courrier annoncer qu'il avait pendant une des haltes 
tué un éléphant, l'impératrice, en signe de réjouis- 
sance, fit tirer le canon. On sut plus tard que dans 
le courant de cette chasse deux chefs et une ving- 
taine de soldats avaient péri. 

L'empereur avait calculé son retour de telle sorte 
qu'il coïncidât avec le 18 janvier, jour de l'Epi- 
phanie, une des plus grandes fêtes annuelles du 
Ghoa. Il fit donc une entrée solennelle, en habits 
éclatants, précédé de tout le clergé du pays en cos- 
tumes multicolores, évêques en tête, portant les 
pierres saintes des églises de la capitale et des en- 
virons, qui avaient été au-devant de celle emportée 
en expédition. Il était entouré de tous ses géné- 
raux, resplendissants sous leurs habits de soie à ra- 
mages. 

L'empereur Ménélik, à l'apogée de sa gloire, 
rentra triomphant au palais pendant que de toutes 
parts résonnaient pétarades et chants joyeux et que 
dans tous les coins d'Addis-Ababa on entendait les 



192 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

soldats hurlant à tue-tête : « Chantez, vautours ! — 
Vous aurez en pâture — De la chair humaine ! » 



Au commencement de février, on annonçait à 
quelques jours d'Addis-Ababa la caravane, attendue 
depuis longtemps, composée de M. et Mme Sa- 
vouré, de M. Mondon-Vidaillet, publiciste, et 
MM. Ghefneux et Gaiffe, représentant la Société du 
lac Assal. 

M. Mondon est l'auteur anonyme des Lettres 
d'Abyssinie publiées dans le journal le Temps. Il 
a fait une grammaire abyssine considérablement 
« réduite » du dictionnaire de d'Abbadie. 

M. Ghefneux est très aimé au Ghoa, et, ayant 
toujours fort réussi auprès du Négous au point de 
vue commercial, il est très écouté au Guébi comme 
à la côte. Le gouvernement Ta chargé de missions 
importantes. Ainsi, à la suite de l'envoi de deux 
lions que le Négous fit remettre par son entremise 
au président Garnot, il apporta en remerciement au 
souverain éthiopien la plaque de la Légion d'hon- 
neur. Cette cérémonie donna lieu à de grandes 
fêtes. 

M. Ghefneux, actuellement directeur de la Société 



D'ADDIS-ABABA A DJIBOUTI. 193 

du lac Assal, venait auprès de Ménélik lui présen- 
ter une quarantaine de mille francs en pièces de 
monnaie à son effigie et négocier la fourniture de 
1000 mulets à destination de Madagascar. 

M. Gaiffe devait le seconder. 

Quant à Mme Savouré, elle ne paraissait pas au- 
trement fatiguée de ce long voyage; d'ailleurs elle 
avait fait une bonne partie de la route en petite 
charrette anglaise traînée par un mulet. 

Je n'eus pas le temps de connaître beaucoup les 
nouveaux venus, car peu de temps après leur arrivée 
je dus regagner la côte; on avait en effet mis sous 
les yeux du Négous quelques articles que j'avais 
envoyés en France. Leur traduction, faite pour les 
besoins de la cause, avait eu le don de monter 
contre moi Ménélik, pourtant si bien disposé en ma 
faveur. 

Je préparai en hâte mes bagages et partis pour le 
Harrar. 

Je pris congé du Négous. On lui avait parlé 
seulement de mes articles sans les lui montrer. Il 
fut plutôt froid, cependant il me donna une lettre 
pour le ras Makonnen ; j'espérais pouvoir rester 
quelques semaines au Harrar pour prendre des 
vues de la ville. 

Dès le second jour de marche je reçus un cour- 

13 



194 UNE EXPEDITION AVEC MENELIK. 

rier exprès d'un bon ami que j'avais laissé à la 
cour éthiopienne; je ne puis le nommer, mais je 
tiens à lui adresser ici l'expression de ma recon- 
naissance. Abyssin, mais Européen de cœur, il a 
toujours su, dans la mesure de ses moyens, rendre 
service tant aux Français qu'aux Italiens; il me 
prévenait que, malgré la lettre du Négous au ras 
Makonnen, un courrier était parti pour le Harrar, 
et qu'en cette ville des « surprises désagréables » 
m'attendaient. 

M. Trouillet, qui m'accompagnait, envoyé par 
l'empereur pour faire sauter à la dynamite quelques 
rochers qui gênaient le passage des caravanes, 
m'aida à organiser une « fuite ». 

Je le quittai comme si de rien n'était, laissant 
croire âmes hommes que je me dirigeais vers le 
Harrar; je m'adjoignis deux guides, parents d'un 
certain Somali Ali-Farah, chef des caravanes de la 
GompagnieFranco-Africaine.il me mit moralement 
entre leurs mains, et leur dit qu'ils étaient respon- 
sables s'il m'arrivait quelque incident fâcheux. Je 
n'eus qu'à me louer de leurs services. 

Arrivé à la bifurcation de la route fréquentée et 
de celle du désert, je rassemblai mes hommes et, 
leur promettant doubles appointements, je leur 
expliquai en abyssin que, porteur d'une lettre im- 



D'ADDIS-ABABA A DJIBOUTI. 195 

portante, je devais arriver à Djibouti en douze jours 
sans passer par le Harrar. J'étais en outre chargé 
d'un lot d'or pour la Compagnie, ce qui expliquait 
l'ordre que je leur donnais de veiller sur moi nuit 
et jour. 

Mon escorte se composait de douze hommes, leâ 
mêmes qui m'avaient accompagné au Oualamo, 
plus un chef-domestique abyssin, Bayenné, très 
malin, débrouillard et parlant quelque peu le 
dialecte des pays que j'allais traverser. Il avait été 
plusieurs fois à la côte par cette voie et m'a été 
très utile ; je fus enchanté de l'avoir emmené. 

J'avais neuf hommes armés de fusils Gras, deux 
portaient ma carabine et mon fusil de chasse, et 
mes deux guides avaient des remingtons. 

Ma cavalerie se composait de deux mulets de 
selle, de six de charge et d'un cheval pour retenir 
les mulets près de moi, car ils aiment par-dessus 
tout la compagnie des chevaux. 

A partir de l'Aouache, je ne dépliai ma tente 
qu'aux haltes d'une heure que je faisais l'après- 
midi pour manger et laisser reposer mes bêtes. 
Quant à moi, je n'avais nulle envie de séjourner dans 
ces plaines brûlantes et peu sûres. 

Je dormais généralement sur mon lit-pliant à la 
belle étoile, tellement il faisait chaud. Une nuit, 



196 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

m'étant arrêté à cause de l'obscurité très grande, 
nous fûmes surpris par un orage effrayant qui 
m'inonda, moi et mes bagages, avant que j'aie pu 
monter ma tente. 

Aux rives de l'Aouache je ne pouvais fermer 
l'œil, dévoré par les moustiques malgré mes cou- 
vertures, j'aimais d'ailleurs mieux marcher la nuit. 
Il fallait du reste doubler les étapes. 

Je vis de loin des autruches et des zèbres, je 
tuai quelques pintades, une antilope, des dig-dig, 
mais je manquai des... adals qui paraissaient vou- 
loir s'approcher de ma petite caravane. Ils rôdaient 
au nombre de dix, caracolant demi-nus sur leurs 
chevaux nerveux et agitant leurs lances. J'arrêtai 
ma troupe et dirigeai sur eux une fusillade qui les 
fit filer comme un troupeau de gazelles, penchés sur 
leurs montures pour ne pas présenter à nos balles 
leurs dos noirs, qui formaient cible sur le sable du 
désert 

Après cet incident, nous marchâmes trente-six 
heures de suite, ne nous arrêtant que pour manger 
et faire boire mes mulets, de crainte de les voir re- 
venir, cette fois, en plus grand nombre. 

Aux abords des puits je trouvais souvent installée 
quelque tribu nomade. J'envoyais alors Bayenné en 
avant afin de reconnaître leurs intentions pacifiques. 



D'ADDIS-ABABA A DJIBOUTI. 197 

Ils me donnaient du lait, du beurre ou un mouton 
contre quelques coudées de toile que j'avais prise à 
cette intention, ou contre quelques poignées de tabac 
arabe, 

Ma nourriture se composait de gibier accompagné 
d'un fort plat de riz. Mon boy me cuisait un gigot 
de dig-dig, me rôtissait une pintade ou me faisait 
un pot-au-feu d'outarde, le tout arrosé d'eau sau- 
mâtre dans laquelle je jetais quelques gouttes de 
cognac ou de rhum. J'avais pris de la farine et 
faisais faire des galettes abyssines. Je me régalai 
souvent de lait aigre acheté aux pâtres. Mais l'ali- 
ment indispensable dans le désert est le café : on 
en prend quatre ou cinq fois par jour; il soutient 
les nerfs et fait supporter la fatigue. 

L'alimentation des mulets est un des problèmes 
de la route, on rencontre très peu d'herbe aux 
abords des puits et presque pas dans les plaines. 
Mes animaux maigrissaient à vue d'œil, tant par la 
fatigue endurée que par la faim. 

A partir de l'Aouache la route paraît intermi- 
nable : des plaines et toujours des plaines en pente 
douce, coupées de temps à autre de lits de rivières, 
toujours pareils. 

Quelquefois la plaine est parsemée de centaines de 
monticules hauts de trois mètres, œuvre des four- 



198 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

mis; ils jettent seuls un peu d'ombre, lorsque le 
soleil est bas à l'horizon. 

Des lunettes à verres fumés préservent des con- 
jonctivites. Le vêtement blanc et le casque colonial 
remplacent les habits de laine et le large chapeau 
mou que l'on porte au Ghoa. Par surcroît de précau- 
tion, je ne quittais pas mes gants par crainte des 
coups de soleil. 

Voici les étapes de route : Baltchi, Bourkiki, 
Deditchamalka, traversée du Kassam et de l'Aoua- 
che, Sadimalka, Bilen, Garsa, Dankaka, Moulou, 
Tolo, Gotta, Lalibela, Goungourbilène, Arraoua, 
Adegalla, Lassarat, Mordali, Dasmane, Adgin, Ba- 
hahalé, Beyadé et Djibouti. 

Les quatorze jours que je mis à parcourir la 
zone dangereuse me semblèrent ne devoir jamais 
finir ! J'avais les nerfs constamment tenus en éveil, 
j'étais prêt à toute éventualité, mon revolver Lebel 
toujours à portée de la main. 

La nuit je sommeillais, mais me levais toutes 
les heures pour jeter un coup d'œil sur mes hom- 
mes et sur mes bêtes. 

Un matin, à Arraoua, à mi-chemin de la côte, 
fatigué par une longue étape, je ne me réveillai 
qu'au petit jour et fus étonné de ne plus voir à la 
corde mes mulets attachés quelques heures aupara- 



D'ADDIS-ABABA A DJIBOUTI. 199 

vant. Mes hommes dormaient profondément, surtout 
celui dont c'était le tour de garde ! Je les réveillai 
en toute hâte, déroulant à leur intention un chapelet 
d'injures abyssines. Tout penauds, ils allèrent à la 
recherche par groupes de deux, dans différentes di- 
rections, mon boy Guézao et Bayenné restant seuls 
avec moi. 

Us furent absents trois longues heures, pendant 
lesquelles je me demandais, avec angoisse, com- 
ment je continuerais ma route s'ils ne retrouvaient 
pas mes mulets. Enfin, j'entendis des coups de feu 
que mes hommes tiraient au loin pour indiquer à 
ceux partis d'un autre côté que leurs recherches 
avaient abouti. Les mulets avaient suivi le cheval 
qui s'était détaché. J'étais sauvé! 

Le lendemain soir j'eus une autre aventure. 

Je fumais tranquillement une pipe, mon dîner 
fini, paresseusement étendu sur mon lit de camp, 
admirant le ciel étoile, rêvant à la France dont je 
m'approchais peu à peu, lorsqu'une détonation re- 
tentit à mon oreille, et une balle me siffla au visage. 
Mon boy, en nettoyant auprès de moi mes armes, 
avait pressé la gâchette de ma carabine-express. La 
balle à pointe d'acier calibre 16 lui avait traversé les 
muscles de l'avant-bras, épargnant l'os. Il poussait 
des cris déchirants. Je le pansai tant bien que mal. 



200 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNÉLIK. 

bourrant sa plaie de charpie imbibée d'eau phé- 
niquée. Il ne put continuer la route à pied, pris de 
fièvre; je fus obligé de lui céder mon second mulet 
de selle et de renoncer à ses services culinaires, 
dont il s'acquittait, ma foi, assez bien. Bayenné le 
remplaça, ne voulant laisser à aucun autre le soin 
de préparer mes aliments. 

Enfin, le mercredi 20 février, je me trouvai à 
Beyadé à 10 heures et demie du matin, le nez pour 
ainsi dire sur le drapeau français qui flotte sur un 
abri en branches, gardé par âeux Sénégalais. J'étais 
d'autant plus surpris d'être arrivé à cet endroit, que 
je croyais encore en être éloigné de plusieurs 
lieues. 

On ne peut s'imaginer le serrement de cœur que 
l'on éprouve à la vue du drapeau tricolore ! La 
gorge se dessèche, les tempes battent, une sueur 
froide vous envahit le front, onjialette sans pouvoir 
quitter des yeux ce lambeau d'étoffe. 

Aujourd'hui, tranquillement assis à mon bureau, 
je regrette ces moments d'angoisse exquise, qui 
effacent bien des heures pénibles. 

Je fus d'autant plus heureux d'arriver à Beyadé, 
que j'y rencontrai M. Monatte, un Français que 
j'avais connu à Djibouti. 

Il campait depuis le matin sous l'abri officiel, se 



D'ADDIS-ABABA A DJIBOUTI. 201 

disposant, par des étapes de nuit, à monter au Har- 
rar une petite caravane. 

Il me fit partager son repas, ouvrit à mon inten- 
tion de succulentes boîtes de conserves et des bou- 
teilles de vin, dont le goût, oublié depuis si long- 
temps, fut pour moi un véritable régal. 

La conversation animée de mon hôte, qui me 
donnait de fraîches nouvelles de France et de la 
côte, me charmait à un tel point que j'allais laisser 
passer l'heure fixée pour mon départ. Bayenné me 
rappela à la réalité : il fallait arriver à Djibouti, 
car mes mulets harassés avaient grand besoin de 
se réconforter d'orge et de dourah. 

Le lendemain, j'arrivais à Yabélé, et, le Séné- 
galais de vigie ayant signalé un Européen venant 
de la brousse, je fus reçu à la grille du fort par 
l'adjudant Kerbrat et le garde d'artillerie Faivre. 

Une heure après, j'étais attablé au restaurant (?) 
Dufaut, aux côtés de notre agent M. Samuel, de 
M. Rigot, de la maison Mesnier, et de M. Pesano, 
de la maison Tian. J'étais heureux d'être au terme 
de mon voyage et surtout de me trouver sous la sau- 
vegarde du gouvernement. 

Je me rendis de suite chez M. Lagarde. Il me 
reçut d'une façon charmante, mais m'admonesta 
pour avoir osé écrire les articles incriminés. Il me 



202 UNE EXPÉDITION AVEC MÉNËLIK. 

félicita d'avoir en si peu de temps fait la route 
d'Addis-Ababa à Djibouti. 

J'avais en effet réussi en quinze jours et demi à 
dérouler un ruban de désert long d'environ 600 ki- 
lomètres. 

Je séjournai quelque temps à Djibouti où je 
trouvai le maréchal-des-logis Chanzy, venu en ces 
parages pour recruter six cents Somalis qu'il devait 
emmener à Madagascar comme coolies. 

Plus tard, une commission composée des capitaines 
Gendron et Gaillault et de quelques sous-officiers de 
cavalerie, vint prendre livraison de huit cents mu- 
lets d'Abyssinie que notre compagnie et la société 
du Lac Assal devaient fournir, toujours pour Texpé- 
dition de Madagascar. 

Enfin, arriva à la côte, retour du Choa, le colonel 
Léontieff à la tête de la mission russe, que j'avais 
croisé en route. Je passai trois semaines à Aden et 
partis le 8 juillet 1895 d'Obock par le Djemnah, des 
Messageries maritimes. 

La traversée de la mer Rouge fut effrayante, 
mais nous eûmes de Port-Saïd jusqu'à Marseille 
une mer d'huile qui nous fit oublier la température 
élevée. 

A bord nous avions quelque deux cents rapatriés 
de la grande île africaine, la plupart grelottant de 



D'ADDIS-ABABA A DJIBOUTI. 



203 



fièvre, hâves, maigres, terreux, les yeux enfoncés 
dans l'orbite. C'est miracle qu'on ait pu gagner la 
France sans avoir à stopper pour jeter à la mer, un 
boulet aux pieds, un de ces braves qui tombèrent 
terrassés par la maladie dès leur arrivée sur le sol 
malgache, théâtre de leur espérance et de leurs rêves 
héroïques, 




HUTTE OUALAMO. 



TABLE DES MATIÈRES 



Préface 



Chapitre I. — De Paris à Obok. — Obok. — Djibouti. — 
De Djibouti au Harrar. — Le Harrar. — Du Harrar à 
Addis-Ababa (Choa). — Notre factorerie à Addis-Ababa. 1 

Chapitre II. — Le palais de Ménélik. — Je suis présenté 
auNégous. — Le marché. — Les Abyssins 57 

Chapitre III. — Le Guébi ou palais impérial. — Le 
lebacha. — Le roi de Djimma et le ras Mangacha 
viennent à Addis-Ababa. — Le colonel Piano, envoyé 
italien. — Je pars pour une expédition au Oualamo à 
la suite du Négous 107 

Chapitre IV. — En pays Oualamo. — La zéréfa. — 
L'invasion. — Fin de l'expédition, revue et retour à 
Addis-Ababa. — D'Addis-Ababa à Djibouti par le désert. 161 



32 7b5. — PARIJS, IMPRIMERIE LAHURE 

9, rue de Fleurus, 9 



• 29, 1990 10 J 1 5 A M EST 
/ 1.... AU RE NT I AN . UN I V - L I B 
ILL 

REQ 90-11-2369 



BOOK 



705-675-1151 EXT 3318 

ENT I AN UN I VERS I T'Y L I BRAR Y 
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2C6 



DT Vanderheym, J. G. 

377 Une expédition avec le 

V3 Négous Ménélik